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L’ÉTENDARD PLÉBÉIEN A LU : Des enfants instruits. Réconcilier l’école et la culture de Denis Kambouchner

Auteur : Denis Kambouchner

Titre :  Des enfants instruits. Réconcilier l’école et la culture

Éditeur : Les Belles Lettres

Volume : 264 p.

Parution : 16 janvier 2026

Denis Kambouchner est professeur et historien de philosophie. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’éducation et la philosophie. Il est notamment un spécialiste de Descartes.

La crise du système éducatif en France, si elle n’est pas nouvelle, continue de s’aggraver sans pour autant retenir l’attention qu’elle mérite de la part du grand public, des forces politiques et des médias. L’essai de Denis Kambouchner dresse un tableau général de cette dégradation ainsi que des débats relatifs aux grandes orientations des méthodes d’enseignement du système scolaire.

Pour l’auteur, le premier objet de son livre est de rappeler que « pour toute chose ou presque, il faut des bases, et apprendre, c’est incorporer » plutôt que de délaisser le savoir au profit d’une « habileté à trouver l’information ». Le second objet, le questionnement traversant l’essai, est de « trouver comment enrichir l’école, vite » dans un contexte de délabrement du service public de l’éducation.

« Voulez-vous des enfants instruits, ou des ignorants ? »

Face au constat d’un système confronté à « une crise plurielle », M. Kambouchner plaide pour une école de l’exigence intellectuelle, « il s’agit d’enseigner beaucoup, le fait premier restant, insistons-y, que les élèves de tous âges ont énormément à apprendre » (p. 40), une école dont le principe directeur est que « chaque élève apprenne à parler couramment plusieurs langues, et diverses sortes de langues : tel devrait rester – exprimé de manière en partie figurée – l’objectif premier de l’éducation scolaire. » (p. 21) (la notion de langues étant ici élargie aux arts, aux disciplines scientifiques et techniques, etc.).

Cela s’allie avec un rôle central de l’enseignant et de sa parole, « trouver face à soi un adulte bienveillant et avisé, rigoureux sans être rigide, et qui sache par une parole vivante soutenir l’intérêt et justifier exercices et activités » (p. 41). C’est grâce à des apprentissages denses et à de nombreuses découvertes que la motivation des élèves peut se fortifier. Si ça peut sembler être des évidences, cela ne l’est pourtant pas dans le cadre des querelles éducatives des dernières décennies.

Nous apprécions la volonté de l’auteur de décrire sans polémique et avec exactitude ces débats, particulièrement ceux entre « républicains » et « pédagogues », M. Kambouchner étant implicitement proche surtout des premiers.

Il est très critique de la thèse répandue dévalorisant l’apprentissage dense en connaissances, supposé être substitué par une habileté à trouver l’information. Cette dévalorisation est aggravée par les mutations technologiques donnant un accès facile à des données brutes sans que cela se traduise nécessairement par l’acquisition de véritables connaissances et aptitudes.

À la lecture, on ne peut être qu’étonné de l’ampleur de l’influence des « pédagogues » dans les politiques mises en place, malgré la très étrange dévalorisation de la transmission du savoir qui aurait dû susciter beaucoup de scepticisme et de prudence par rapport à leurs propositions, et malgré la rupture objective avec une éducation traditionnelle, ayant fait ses preuves au fil du temps, que cela constituait. Pour un lecteur jeune découvrant ces débats commençant dès les années 60, et constatant les dégâts concrets des thèses des « pédagogues », c’est assez déroutant.

L’auteur adopte un ton conciliant cherchant à dépasser cette opposition, sans doute pour ne pas être catalogué comme partisan d’un camp contre un autre et réussir à faire entendre son message. Si son modèle d’instruction se fonde objectivement sur une base plutôt traditionnelle, il cherche néanmoins à proposer un nouveau modèle ne revenant pas simplement à une école d’hier et intègre des améliorations pour l’enrichir.

Il décrit également les ravages du néolibéralisme sur l’école, et son incompatibilité avec une éducation humaniste.

Place du numérique

Une partie significative du livre est dédiée aux problématiques liées à la place du numérique dans l’enceinte scolaire. On comprend que l’irruption, voire l’invasion du numérique, n’a pas été suffisamment pensée ou organisée. L’auteur est partisan de l’idée que l’école doit rester un « lieu archaïque », gardant un rôle majeur pour l’enseignant, le cours, sans pour autant exclure systématiquement l’usage d’outils et de ressources numériques :

« Mais il est indispensable que cet usage soit progressif, mesuré et précautionneux. Il est donc indispensable que la communication orale avec le professeur et les activités organisées avec des matériaux restent, dans un premier temps de manière quasi exclusive et ensuite très largement, les vecteurs de l’éducation scolaire. Ce sont des formes « archaïques » si l’on veut, mais cet archaïque-là, c’est le basique, l’élémentaire, ce qui correspond à des besoins psychiques primaires qu’aucune forme de technologie ne suffira à combler. » (p. 228).

Sur le « séparatisme » et l’éducation civique

Naturellement M. Kambouchner s’attaque aux sujets brûlants que sont les difficultés rencontrées dans les quartiers populaires et la construction de l’identité républicaine chez les élèves. Il insiste pour la fermeté face aux actes de défiance, de provocation et d’agression, partageant la position de Jean-Pierre Obin (inspecteur général rédacteur du rapport de 2004 sur Les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires)1 et refusant donc tout silence sur les incidents, tout accommodement, toute tergiversation. Il y adjoint la nécessité d’un dialogue avec les parents, le besoin d’inculquer aux élèves « l’ambition que la nation a pour eux » (p. 116), et être explicite sur les attendus (devant être conséquents) : « Il faut maintenant tout leur présenter de ce qu’ils doivent assimiler, et leur présenter le plus de choses possible le plus tôt possible, dès les premières classes. » (p. 117).

Le chapitre portant sur l’éducation civique présente le contexte, les visées et les conditions de réussite durant l’époque de sa mise en place (la IIIème République) puis les « facteurs d’affaiblissement de l’idée républicaine de l’éducation scolaire » au fil du XXème siècle. L’objectif affiché des pouvoirs publics de « faire des républicains » est très ambitieux et se heurte à la société d’aujourd’hui :

« Le problème du réalisme se pose aujourd’hui de manière bien plus aiguë encore qu’à l’époque des fondateurs, du fait que l’action propre de l’école, si même on la suppose cohérente et suivie, rencontre désormais en permanence devant elle des forces considérables, liées à la société elle-même, aux cultures de groupe, aux médias, aux réseaux sociaux et à l’univers numérique en général. » (p. 131).

De plus, l’auteur soulève deux problématiques. La première est sur le format même de cet enseignement :

« Plus particulièrement, il est de savoir si cette action peut s`exercer de manière directe, à travers un enseignement explicite, ou si pour sa plus grande part elle doit demeurer indirecte et passer par toutes sortes de pratiques, d’habitudes et de contenus assimilés. » (p. 132).

La seconde est liée à la difficulté philosophique réelle des thèmes abordés dans l’enseignement moral et civique, d’autant plus au regard de « l’extension des matières » et de la « modicité des horaires dédiés ».

La richesse des classiques

Des enfants instruits est une défense ferme et argumentée de la valeur inestimable des classiques et de la nécessité de leur étude. M. Kambouchner se montre méfiant à l’égard de leurs critiques (ceux évoqués sont notamment de la mouvance décoloniale). Il prend au sérieux leurs arguments, les expose au lecteur, puis donne des réponses convaincantes les réfutant. Il note à juste titre qu’un des problèmes prioritaires est l’affaiblissement de la culture elle-même :

« […] et que le problème aujourd’hui le plus aigu est celui de la simple subsistance de cette culture et de sa substantialité minimale. » (p. 167).

Cette défense est complétée par une réflexion sur ce que l’auteur nomme « la fatigue de la culture » et ce qu’il désigne comme la crise des humanités. Ce détour est nécessaire car précisément ce cadre-là rend la tâche encore plus ardue à l’école.

Ce que l’on retient

L’apport le plus important du livre est de donner une vision claire de l’instruction et de son rapport à la culture. Cela touche en réalité à un point fondamental de la crise que l’auteur a bien identifié, à savoir que beaucoup d’enfants et de parents ont perdu de vue l’importance de l’école, de l’instruction, ainsi que de sa capacité d’enrichissement culturel et d’émancipation des individus. Si on ne peut pas demander tout de l’école, l’auteur estime qu’elle gagnerait à s’expliquer plus sur ses objectifs et à valoriser son apport auprès des parents. Il nous semble que cela dépend aussi d’une ambiance, d’un état d’esprit de la société, et que donc il y a une responsabilité des détenteurs de la parole dans l’espace public et médiatique de mener ce combat, lequel ne doit pas incomber aux seuls enseignants. Cela passe également par une revalorisation matérielle et symbolique du métier et par des conditions d’environnement et de travail convenables.

Des enfants instruits intéressera tout autant les enseignants, les connaisseurs des problématiques éducatives, et les lecteurs curieux non initiés à celles-ci.

Denis Kambouchner propose une série de solutions à adopter, et formule un certain nombre de problématiques et d’interrogations à traiter, méritant des discussions approfondies. Le chantier est immense mais le jeu en vaut la chandelle.

  1. Ce dernier décrit en détail ces situations à partir de témoignages, dans Les Profs ont peur, Paris, Éditions de l’Observatoire, 2023. ↩︎

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