
Jean-Marc-Gaspard Itard (1775-1838), 1879 (huile sur toile).
Quel paradoxe, dira-t-on, que de proposer à la lecture un document sur l’éducation dont le sujet est consacré à l’étude d’un jeune garçon qui en fut manifestement dépourvu à sa découverte. Pourtant tout à fait constitutifs de l’homme en société, les fruits du processus éducatif paraissent souvent se confondre avec les « qualités intrinsèques » de l’homme en général. Pas plus que l’on ne se représente quotidiennement l’ensemble des opérations indispensables à la production d’un objet complexe, lequel porte en lui-même son procès de production, celles qui concourent à la transformation du petit d’homme en adulte civilisé semblent échapper à la conscience de tous les jours. Autrement dit, c’est avant tout lorsqu’elle fait défaut que l’éducation apparaît avec le plus de netteté, soulignant par là tout le poids et toute la valeur de son existence. C’est à cette tâche que le présent document est dévolu.
L’histoire de Victor de l’Aveyron illustre, parmi bien d’autres, un cas emblématique de ceux que l’on a pris l’habitude de nommer les « enfants sauvages ». Par une telle expression, nous vient à l’esprit le récit d’enfants « élevés » par la nature et façonnés par le monde animal. Celle-ci véhicule un imaginaire narratif que tout une littérature a su cultiver, de la légende de Romulus et Rémus, adoptés par une louve dans la mythologie romaine, au personnage romanesque de Tarzan (Tarzan of the Apes, Edgar Rice Burroughs, 1912), élevé par les Grands Singes et vivant en leur compagnie, en passant par Mowgli (The jungle book, Rudyard Kipling, 1894). Néanmoins, le véritable « enfant sauvage » est bien loin de s’accorder avec son image fictive. Habile, robuste, parfaitement bipède et à l’allure athlétique, parfois doué d’une force extraordinaire et d’une faculté intellectuelle supérieure, capable de communication à la fois avec les animaux et avec les humains1, dans la fiction, l’enfant sauvage est un être dépeint au croisement de deux mondes desquels il hérite des attributs respectifs. Dans la réalité, en revanche, on observe de jeunes gens plus chétifs et plus petits que les autres enfants du même âge, souffrants notoirement de troubles moteurs (motricité altérée, déformations des membres inférieurs et bipédie partielle, souvent proche d’une démarche accroupie similaire à celle des singes anthropoïdes), de malnutrition et de multiples carences, ou encore des séquelles de maladies non soignées. Seules quelques adaptations physiologiques offrent généralement une mince compensation à l’infortune : résistance au froid ou à la chaleur, endurance physique, résilience nutritionnelle et aptitudes sensorielles réorientées – l’ouïe et l’odorat mobilisés par l’adaptation à un environnement spécifique s’en trouvent accrus.
Toujours dans la réalité, l’enfant dit « sauvage » tire sa « sauvagerie » non pas forcément de son élevage par des animaux mais de son isolement social extrême, de l’absence d’éducation proprement humaine. Bien qu’ils représentent un grand nombre de cas recensés, les exemples d’enfants-loups, d’enfants-ours, d’enfants-singes, etc., sont les moins solidement établis et les plus susceptibles de fraudes et de falsifications. Inversement, les faits les mieux documentés (Victor de l’Aveyron, Marie-Angélique le Blanc2, Kaspar Hauser, Genie) esquissent le portrait d’enfants désastreusement privés d’appropriation et de médiation socio-culturelles précoces à travers des cas de prodigieuses survies solitaires en milieu sauvage, ou de maltraitances sévères et de négligences graves au sein de la sphère familiale.
Nous le savons, l’enfance est une période cruciale dans le développement des capacités cognitives et sociales de l’être humain. La fenêtre temporelle de 0 à 6 ans, voire au-delà, est décisive en raison de la puissante plasticité cérébrale qui la caractérise. Passé un certain délai, dans le développement de l’enfant, cette fenêtre tend à se refermer et la plasticité du cerveau à s’amoindrir progressivement sans pour autant disparaître complètement. Lorsque les stimulations sensori-motrices requises n’ont pas eu lieu et que l’enfant n’a pas bénéficié de l’apprentissage des fondamentaux culturels nécessaires à l’organisation de l’appareil neuropsychique, se pose la déterminante question d’une irréversibilité partielle ou totale des fonctions non acquises, c’est-à-dire la possibilité d’un rattrapage hypothétique, notamment le langage dont l’acquisition dépend des périodes sensibles de maturation.
Au moment de sa capture définitive, l’âge de Victor de l’Aveyron est estimé à 11-12 ans et l’enfant ne parle pas. Alors que Jean Itard, docteur en médecine spécialiste de la surdité, se propose la lourde tâche de parvenir à rééduquer le jeune garçon, la principale entrave se situe dans la relative imperméabilité de celui-ci aux différentes méthodes d’apprentissage, la période critique étant plus qu’entamée. Le maigre espoir d’effectuer des progrès significatifs est à placer dans la plasticité tardive. Dans l’introduction de son Mémoire de 1801, Itard explicite sa démarche éducative auprès de Victor :
Guidé par l’esprit de leur doctrine, bien moins que par leurs préceptes qui ne pouvaient s’adapter à ce cas imprévu, je réduisis à cinq vues principales le traitement moral ou l’éducation du Sauvage de l’Aveyron.
PREMIÈRE VUE : L’attacher à la vie sociale, en la lui rendant plus douce que celle qu’il menait alors, et surtout plus analogue à la vie qu’il venait de quitter.
DEUXIÈME VUE : Réveiller la sensibilité nerveuse par les stimulants les plus énergiques et quelquefois par les vives affections de l’âme.
TROISIÈME VUE : Étendre la sphère de ses idées en lui donnant des besoins nouveaux, et en multipliant ses rapports avec les êtres environnants.
QUATRIÈME VUE : Le conduire à l’usage de la parole en déterminant l’exercice de l’imitation par la loi impérieuse de la nécessité.
CINQUIÈME VUE : Exercer pendant quelque temps sur les objets de ses besoins physiques les plus simples opérations de l’esprit en déterminant ensuite l’application sur des objets d’instruction.
Le document que nous allons lire se compose de la deuxième (texte n°1) ainsi que la quatrième vue (texte n°2) du Dr Itard. Le premier texte nous rappelle que si l’être humain est doté à la naissance de systèmes sensoriels et moteurs biologiquement hérités, de nombreuses fonctions requièrent des stimuli et des médiations pour être mis pleinement en fonction et connaître un affinage humain. L’affirmation marxienne selon laquelle « la culture des cinq sens est l’œuvre de toute l’histoire passée » (Manuscrits de 1844, trad. Jacques-Pierre Gougeon, intr. Jean Salem, Paris, Flammarion, coll. GF – Flammarion, 1996, p. 151) se vérifie à la fois sur le plan de la phylogénèse (évolution de l’espèce Homo sapiens) et celui de l’ontogenèse (développement de l’individu humain). Le second texte est absolument précieux en ce qu’il touche au problème des pauvres et laborieux progrès de l’enfant sauvage sur le terrain des fonctions psychiques supérieures — le langage, la mémoire volontaire, l’attention sélective et la concentration, la pensée abstraite, etc. À la lecture de ces lignes, décèle-t-on l’enthousiasme et l’optimisme du pédagogue dans le long parcours de son élève vers l’accès à la parole. Victor semble parvenir à articuler des sons et prononcer quelques mots, mais reste tout de même dans l’incapacité de formuler des phrases élémentaires. Seulement, à parcourir le Rapport de 1806 — suite au Mémoire de 1801 — nous apprenons que la conviction du Dr Itard aboutit à un échec cuisant et à une résignation douloureuse : « je tins bon néanmoins et luttai, pendant longtemps encore, contre l’opiniâtreté de l’organe, jusqu’à ce qu’enfin, voyant la continuité de mes soins et la succession du temps n’opérer aucun changement, je me résignai à terminer là mes dernières tentatives en faveur de la parole, et j’abandonnai mon élève à un mutisme incurable ».
Pour le cas de Victor, les effets dévastateurs de l’existence en dehors de la société durant les périodes sensibles du développement ontogénétique n’ont hélas pu être véritablement résorbés. Fait parlant qui s’impose à nous comme la confirmation empirique de cette phrase du psychologue soviétique Alexis Léontiev qui, à la suite du psychologue français Henri Piéron, déclarait que « le mouvement de l’histoire n’est donc pas possible sans transmission aux nouvelles générations des acquis de la culture humaine, c’est-à-dire sans éducation » (Léontiev, Alexis. Le développement du psychisme. Éditions Delga, 2024, p. 298).
William Quintin.
Jean Itard, Mémoire sur Victor de l’Aveyron de 1801.
TEXTE N°1 :
DEUXIÈME VUE. – Réveiller la sensibilité nerveuse par les stimulants les plus énergiques, et quelquefois par les vives affections de l’âme.
Quelques physiologistes modernes ont soupçonné que la sensibilité était en raison directe de la civilisation. Je ne crois pas que l’on en puisse donner une plus forte preuve que celle du peu de sensibilité des organes sensoriaux chez le Sauvage de l’Aveyron. On peut s’en convaincre en reportant les yeux sur la description que j’en ai déjà présentée, et dont j’ai puisé les faits à la source la moins suspecte. J’ajouterai ici, relativement au même sujet, quelques-unes de mes observations les plus marquantes. Plusieurs fois, dans le cours de l’hiver, je l’ai vu, en traversant le jardin des Sourds-Muets, accroupi à demi nu sur un sol humide, rester ainsi exposé, pendant des heures entières, à un vent frais et pluvieux. Ce n’est pas seulement pour le froid, mais encore pour une vive chaleur que l’organe de la peau et du toucher ne témoignait aucune sensibilité ; il lui arrivait journellement quand il était auprès du feu et que les charbons ardents venaient à rouler hors de l’âtre, de les saisir avec les doigts et de les replacer sans trop de précipitation sur des tisons enflammés. On l’a surpris plus d’une fois à la cuisine, enlevant de la même manière des pommes de terre qui cuisaient dans l’eau bouillante ; et je puis assurer qu’il avait même en ce temps-là, un épiderme fin et velouté3. Je suis parvenu souvent à lui remplir de tabac les cavités extérieures du nez sans provoquer l’éternuement. Cela suppose qu’il n’existait entre l’organe et l’odorat, très exercé d’ailleurs, et ceux de la respiration et de la vue, aucun de ces rapports sympathiques qui font partie constituante de la sensibilité de nos sens, et qui dans ces cas-ci auraient déterminé l’éternuement ou la sécrétion des larmes. Ce dernier effet était encore moins subordonné aux affections tristes de l’âme, et malgré les contrariétés sans nombre, malgré les mauvais traitements auxquels l’avait exposé, dans les premiers mois, son nouveau genre de vie, jamais je ne l’avais surpris à verser des pleurs. – L’oreille était de tous les sens celui qui paraissait le plus insensible. On a su cependant que le bruit d’une noix ou de tout autre corps comestible de son goût ne manquait jamais de le faire retourner. Cette observation est des plus vraies, et cependant ce même organe se montrait insensible aux bruits les plus forts et aux explosions des armes à feu. Je tirai près de lui un jour, deux coups de pistolet ; le premier parut un peu l’émouvoir, le second ne lui fit pas seulement tourner la tête.
Ainsi, en faisant abstraction de quelques cas tels que celui-ci, où le défaut d’attention de la part de l’âme pouvait simuler un manque de sensibilité dans l’organe, on trouvait néanmoins que cette propriété nerveuse était singulièrement faible dans la plupart des sens. En conséquence, il entrait dans mon plan de la développer par tous les moyens possibles, et de préparer l’esprit à l’attention en disposant les sens à recevoir des impressions plus vives. Des divers moyens que je mis en usage, l’effet de la chaleur me parut remplir le mieux cette indication. C’est une chose admise par les physiologistes4 et les politiques5 que les habitants du Midi ne doivent qu’à l’action de la chaleur sur la peau cette sensibilité exquise, si supérieure à celle des hommes du Nord. J’employai ce stimulus de toutes les manières. Ce n’était pas assez qu’il fût vêtu, couché et logé bien chaudement ; je lui fis donner tous les jours, et à une très haute température, un bain de deux ou trois heures, pendant lequel on lui administrait avec la même eau des douches fréquentes sur la tête. Je ne remarquai point que la chaleur et la fréquence des bains fussent suivies de cet effet débilitant qu’on leur attribue.
J’aurais même désiré que cela arrivât, bien persuadé qu’en pareil cas, la perte des forces musculaires tourne au profit de la sensibilité nerveuse. Au moins si cet effet subséquent n’eut point lieu, le premier ne trompa pas mon attente. Au bout de quelque temps notre jeune sauvage se montrait sensible à l’action du froid, se servait de la main pour reconnaître la température du bain, et refusait d’y entrer quand il n’était que médiocrement chaud. La même cause lui fit bientôt apprécier l’utilité des vêtements qu’il n’avait supportés jusque-là qu’avec beaucoup d’impatience. Cette utilité une fois connue, il n’y avait qu’un pas à faire pour le forcer à s’habiller lui-même. On y parvint au bout de quelques jours, en le laissant chaque matin exposé au froid, à côté de ses habillements, jusqu’à ce qu’il sût lui-même s’en servir. Un expédient à peu près pareil suffit pour lui donner en même temps des habitudes de propreté ; au point que la certitude de passer la nuit dans un lit froid et humide l’accoutuma à se lever pour satisfaire à ses besoins. Je fis joindre à l’administration des bains l’usage des frictions sèches le long de l’épine vertébrale et même des chatouillements dans la région lombaire. Ce dernier moyen n’était pas un des moins excitants ; je me vis même contraint de le proscrire, quand ses effets ne se bornèrent plus à produire des mouvements de joie, mais parurent s’étendre encore aux organes de la génération, et menacer d’une direction fâcheuse les premiers mouvements d’une puberté déjà trop précoce.
À ces stimulants divers, je dus joindre encore ceux, non moins excitants, des affections de l’âme. Celles dont il était susceptible à cette époque se réduisaient à deux : la joie et la colère. Je ne provoquais celle-ci qu’à des distances éloignées, pour que l’accès en fût plus violent, et toujours avec une apparence bien évidente de justice. Je remarquais quelquefois alors que dans l’effort de son emportement, son intelligence semblait acquérir une sorte d’extension qui lui fournissait, pour le tirer d’affaire, quelque expédient ingénieux. Une fois que nous voulions lui faire prendre un bain qui n’était encore que médiocrement chaud, et que nos instances réitérées avaient violemment allumé sa colère, voyant que sa gouvernante était peu convaincue par les fréquentes épreuves qu’il faisait lui-même de la fraîcheur de l’eau avec le bout de ses doigts, il se retourna vers elle avec vivacité, se saisit de sa main et la lui plongea dans la baignoire.
Que je dise encore un trait de cette nature. Un jour qu’il était dans mon cabinet, assis sur une ottomane, je vins m’asseoir à ses côtés, et placer entre nous une bouteille de Leyde légèrement chargée. Une petite commotion qu’il en avait reçue la veille, lui en avait fait connaître l’effet. À voir l’inquiétude que lui causait l’approche de cet instrument, je crus qu’il allait l’éloigner en le saisissant par le crochet. Il prit un parti plus sage : ce fut de mettre ses mains dans l’ouverture de son gilet, et de se reculer de quelques pouces, de manière que sa cuisse ne touchât plus au revêtement extérieur de la bouteille. Je me rapprochai de nouveau, et la replaçai encore entre nous. Autre mouvement de sa part, autre disposition de la mienne. Ce petit manège continua jusqu’à ce que, rencoigné à l’extrémité de l’ottomane, se trouvant borné en arrière par la muraille, en avant par une table, et de mon côté par la fâcheuse machine, il ne lui fut plus possible d’exécuter un seul mouvement. C’est alors que saisissant le moment où j’avançais mon bras pour amener le sien, il m’abaissa très adroitement le poignet sur le crochet de la bouteille. J’en reçus la décharge.
Mais si quelquefois, malgré l’intérêt vif que m’inspirait ce jeune orphelin, je prenais sur moi d’exciter sa colère, je ne laissais passer aucune occasion de lui procurer de la joie : et certes il n’était besoin pour y réussir d’aucun moyen difficile ni coûteux. Un rayon de soleil, reçu sur un miroir réfléchi dans sa chambre et promené sur le plafond ; un verre d’eau que l’on faisait tomber goutte à goutte et d’une certaine hauteur, sur le bord de ses doigts, pendant qu’il était dans le bain ; alors aussi un peu de lait contenu dans une écuelle de bois que l’on plaçait à l’extrémité de sa baignoire, et que les oscillations de l’eau faisaient dériver peu à peu, au milieu des cris de joie, jusqu’à la portée de ses mains : voilà à peu près tout ce qu’il fallait pour récréer et réjouir souvent jusqu’à l’ivresse, cet enfant de la nature.
Tels furent, entre une foule d’autres, les stimulants tant physiques que moraux, avec lesquels je tâchai de développer la sensibilité de ses organes. J’en obtins, après trois mois, un excitement général de toutes les forces sensitives. Alors le toucher se montra sensible à l’impression des corps chauds ou des corps froids, unis ou raboteux, mous ou résistants. Je portais, en ce temps-là, un pantalon de velours sur lequel il semblait prendre plaisir à promener sa main. C’était avec cet organe explorateur qu’il s’assurait presque toujours du degré de cuisson de ses pommes de terre quand, les retirant du pot avec une cuiller, il y appliquait ses doigts à plusieurs reprises, et se décidait, d’après l’état de mollesse ou de résistance qu’elles présentaient, à les manger ou à les rejeter dans l’eau bouillante. Quand on lui donnait un flambeau à allumer avec du papier, il n’attendait pas toujours que le feu eût pris à la mèche, pour rejeter avec précipitation le papier dont la flamme était encore bien éloignée de ses doigts. Si on l’excitait à pousser ou à porter un corps, tant soit peu résistant ou pesant, il lui arrivait quelquefois de le laisser là, tout à coup, de regarder le bout de ses doigts qui n’étaient assurément ni meurtris ni blessés, et de poser doucement la main dans l’ouverture de son gilet. L’odorat avait aussi gagné à ce changement. La moindre irritation portée sur cet organe provoquait un éternuement ; et je jugeai, par la frayeur dont il fut saisi la première fois que cela arriva, que c’était pour lui une chose nouvelle. Il dut, de suite, se jeter sur son lit.
Le raffinement du sens du goût était encore plus marqué. Les aliments dont cet enfant se nourrissait peu de temps après son arrivée à Paris, étaient horriblement dégoûtants. Il les traînait dans tous les coins et les pétrissait avec ses mains, pleines d’ordures.
Mais à l’époque dont je parle, il lui arrivait souvent de rejeter avec humeur tout le contenu de son assiette, dès qu’il y tombait quelque substance étrangère ; et lorsqu’il avait cassé ses noix sous ses pieds, il les nettoyait avec tous les détails d’une propreté minutieuse.
Enfin les maladies, les maladies mêmes, ces témoins irrécusables et fâcheux de la sensibilité prédominante de l’homme civilisé, vinrent attester ici le développement de ce principe de vie. Vers les premiers jours du printemps, notre jeune sauvage eut un violent coryza, et quelques semaines après, deux affections catarrhales presque succédanées.
Néanmoins ces résultats ne s’étendirent pas à tous les organes. Ceux de la vue et de l’ouïe n’y participèrent point ; sans doute parce que ces deux sens, beaucoup moins simples que les autres, avaient besoin d’une éducation particulière et plus longue, ainsi qu’on le verra par la suite.
L’amélioration simultanée des trois sens, par suite des stimulants portés sur la peau, tandis que ces deux derniers étaient restés stationnaires, est un fait précieux, digne d’être présenté à l’attention des physiologistes. Il semble prouver, ce qui paraît d’ailleurs assez vraisemblable, que les sens du toucher, de l’odorat et du goût ne sont qu’une modification de l’organe de la peau ; tandis que ceux de l’ouïe et la vue, moins extérieurs, revêtus d’un appareil physique des plus compliqués. se trouvent assujettis à d’autres règles de perfectionnement, et doivent en quelque sorte, faire une classe séparée.
TEXTE N°2 :
QUATRIÈME VUE. – Le conduire à l’usage de la parole, en déterminant l’exercice de l’imitation par la loi impérieuse de la nécessité.
Si j’avais voulu ne produire que des résultats heureux, j’aurais supprimé de cet ouvrage cette quatrième vue, les moyens que j’ai mis en usage pour la remplir, et le peu de succès que j’en ai obtenu. Mais mon but est bien moins de donner l’histoire de mes soins que celle des premiers développements moraux du Sauvage de l’Aveyron, et je ne dois rien omettre de ce qui peut y avoir le moindre rapport. Je serai même obligé de présenter ici quelques idées théoriques, et j’espère qu’on me les pardonnera en voyant l’attention que j’ai eue de ne les appuyer que sur des faits, et reconnaissant la nécessité où je me trouve de répondre à ces éternelles objections. Le sauvage parle-t-il ? S’il n’est pas sourd pourquoi ne parle-t-il pas ?
On conçoit aisément qu’au milieu des forêts et loin de la société de tout être pensant, le sens de l’ouïe de notre sauvage n’éprouvait d’autres impressions que celles que faisaient sur lui un petit nombre de bruits, et particulièrement ceux qui se liaient à ses besoins physiques. Ce n’était point là cet organe qui apprécie les sons, leur articulation et leurs combinaisons ; ce n’était qu’un simple moyen de conversation individuelle, qui avertissait de l’approche d’un animal dangereux, ou de la chute de quelque fruit sauvage. Voilà sans doute à quelles fonctions se bornait l’ouïe, si l’on en juge par le peu ou la nullité d’action qu’avaient sur cet organe, il y a un an, tous les sons et les bruits qui n’intéressaient pas les besoins de l’individu ; et par la sensibilité exquise que ce sens témoignait au contraire pour ceux qui y avaient quelque rapport. Quand on épluchait, à son insu et le plus doucement possible, un marron, une noix ; quand on touchait seulement à la clef de la porte qui le tenait captif, il ne manquait jamais de se retourner brusquement et d’accourir vers l’endroit d’où partait le bruit. Si l’organe de l’ouïe ne témoignait pas la même susceptibilité pour les sons de la voix, pour l’explosion même des armes à feu, c’est qu’il était nécessairement peu sensible et peu attentif à toute autre impression qu’à celle dont il s’était fait une longue et exclusive habitude6. On conçoit donc pourquoi l’oreille, très apte à percevoir certains bruits, même les plus légers, le doit être très peu à apprécier l’articulation des sons. D’ailleurs il ne suffit pas pour parler de percevoir le son de la voix ; il faut encore apprécier l’articulation de ce son ; deux opérations bien distinctes, et qui exigent, de la part de l’organe, des conditions différentes. Il suffit, pour la première, d’un certain degré de sensibilité du nerf acoustique ; il faut, pour la seconde, une modification spéciale de cette même sensibilité. On peut donc, avec des oreilles bien organisées et bien vivantes, ne pas saisir l’articulation des mots. On trouve parmi les crétins beaucoup de muets et qui pourtant ne sont pas sourds. Il y a parmi les élèves du citoyen Sicard, deux ou trois enfants qui entendent parfaitement le son de l’horloge, un claquement de mains, les tons les plus bas de la flûte et du violon, et qui cependant n’ont jamais pu imiter la prononciation d’un mot, quoique articulé très haut et très lentement. Ainsi l’on pourrait dire que la parole est une espèce de musique, à laquelle certaines oreilles, quoique bien constituées d’ailleurs, peuvent être insensibles. En sera-t-il de même de l’enfant dont il est question ? Je ne le pense pas, quoique mes espérances reposent sur un petit nombre de faits, il est vrai que mes tentatives à cet égard n’ont pas été plus nombreuses, et que longtemps embarrassé sur le parti que j’avais à prendre, je m’en suis tenu au rôle d’observateur. Voici donc ce que j’ai remarqué. Dans les quatre ou cinq premiers mois de son séjour à Paris, le Sauvage de l’Aveyron ne s’est montré sensible qu’aux différents bruits qui avaient avec lui les rapports que j’ai indiqués. Dans le courant de frimaire il a paru entendre la voix humaine, et lorsque dans le corridor qui avoisine sa chambre, deux personnes s’entretenaient à haute voix, il lui arrivait de s’approcher de la porte pour s’assurer si elle était bien fermée, et de rejeter sur elle une porte battante intérieure, avec l’attention de mettre le doigt sur le loquet pour en assurer encore mieux la fermeture. Je remarquai quelque temps après, qu’il distinguait la voix des sourds-muets, ou plutôt ce cri guttural qui leur échappe continuellement dans leurs jeux. Il semblait même reconnaître l’endroit d’où partait le son. Car s’il l’entendait en descendant l’escalier, il ne manquait jamais de remonter ou de descendre plus précipitamment, selon que ce cri partait d’en bas ou d’en haut. Je fis, au commencement de nivôse, une observation plus intéressante. Un jour qu’il était dans la cuisine occupé à faire cuire des pommes de terre, deux personnes se disputaient vivement derrière lui, sans qu’il parût y faire la moindre attention. Une troisième survint qui, se mêlant à la discussion, commençait toutes ses répliques par ces mots : Oh ! c’est différent. Je remarquais que toutes les fois que cette personne laissait échapper son exclamation favorite : oh ! le Sauvage de l’Aveyron retournait vivement la tête. Je fis, le soir, à l’heure de son coucher, quelques expériences sur cette intonation, et j’en obtins à peu près les mêmes résultats. Je passai en revue toutes les autres intonations simples, connues sous le nom de voyelles, et sans aucun succès. Cette préférence pour l’o m’engagea à lui donner un nom qui se terminât par cette voyelle. Je fis choix de celui de Victor. Ce nom lui est resté, et quand on le prononce à haute voix, il manque rarement de tourner la tête ou d’accourir.
C’est peut-être encore pour la même raison, que par la suite il a compris la signification de la négation non, dont je me sers souvent pour le faire revenir de ses erreurs, quand il se trompe dans ses petits, exercices.
Au milieu de ces développements lents, mais sensibles, de l’organe de l’ouïe, la voix restait toujours muette, et refusait de rendre les sons articulés que l’oreille paraissait apprécier ; cependant les organes vocaux ne présentaient dans leur conformation extérieure aucune trace d’imperfection, et il n’y avait pas lieu d’en soupçonner dans leur organisation intérieure. Il est vrai que l’on voit à la partie supérieure et antérieure du col une cicatrice assez étendue, qui pourrait jeter quelque doute sur l’intégrité des parties subjacentes si l’on n’était rassuré par l’aspect de la cicatrice. Elle annonce à la vérité une plaie faite par un instrument tranchant ; mais à voir son apparence linéaire, on est porté à croire que la plaie n’était que tégumenteuse, et qu’elle se sera réunie d’emblée, ou comme l’on dit, par première indication. Il est à présumer qu’une main plus disposée que façonnée au crime, aura voulu attenter aux jours de cet enfant, et que, laissé pour mort dans les bois, il aura dû aux seuls secours de la nature la prompte guérison de sa plaie ; ce qui n’aurait pu s’effectuer aussi heureusement si les parties musculeuses et cartilagineuses de l’organe de la voix avaient été divisées. Ces considérations me conduisent à penser, lorsque l’oreille commença à percevoir quelques sons, que si la voix ne les répétait pas, il ne fallait point en accuser une lésion organique, mais la défaveur des circonstances. Le défaut total d’exercice rend nos organes inaptes à leurs fonctions, et si ceux déjà faits à leurs usages sont si puissamment affectés par cette inaction, que sera-ce de ceux qui croissent et se développent sans qu’aucun agent tende à les mettre en jeu ? Il faut dix-huit mois au moins d’une éducation soignée, pour que l’enfant bégaie quelques mots ; et l’on voudrait qu’un dur habitant des forêts, qui n’est dans la société que depuis quatorze ou quinze mois, dont il a passé cinq ou six parmi des sourds-muets, fût déjà en état de parler ! Non seulement cela ne doit pas être ; mais il faudra, pour parvenir à ce point important de son éducation, beaucoup plus de temps, beaucoup plus de peines qu’il n’en faut au moins précoce des enfants. Celui-ci ne sait rien, mais il possède à un degré éminent la susceptibilité de tout apprendre : penchant inné à l’imitation, flexibilité et sensibilité excessives de tous les organes ; mobilité perpétuelle de la langue ; consistance presque gélatineuse du larynx : tout, en un mot, tout concourt à produire chez lui ce gazouillement continuel, apprentissage involontaire de la voix que favorisent encore la toux, l’éternuement, les cris de cet âge, et même les pleurs, les pleurs qu’il faut considérer non seulement comme les indices d’une vive excitabilité, mais encore comme un mobile puissant, appliqué sans relâche et dans les temps les plus opportuns aux développements simultanés des organes de la respiration, de la voix et de la parole. Que l’on m’accorde ces grands avantages, et je réponds de leur résultat. Si l’on reconnaît avec moi que l’on ne doit plus y compter dans l’adolescence du jeune Victor, que l’on convienne aussi des ressources fécondes de la Nature, qui sait se créer de nouveaux moyens d’éducation quand des causes accidentelles viennent à le priver de ceux qu’elle avait primitivement disposés. Voici du moins quelques faits qui peuvent la faire espérer.
J’ai dit dans l’énoncé de cette 4e vue, que je me proposais de le conduire à l’usage de la parole, en déterminant l’exercice de l’imitation par la loi impérieuse de la nécessité. Convaincu, en effet, par les considérations émises dans ces deux derniers paragraphes, et par une autre non moins concluante que j’exposerai bientôt, qu’il ne fallait s’attendre qu’à un travail tardif de la part du larynx, je devais faire en sorte de l’activer par l’appât des objets nécessaires à ses besoins. J’avais lieu de croire que la voyelle O ayant été la première entendue, serait la première prononcée, et je trouvai fort heureux pour mon plan que cette simple prononciation fût, au moins quant au son, le signe d’un des besoins les plus ordinaires de cet enfant. Cependant, je ne pus tirer aucun parti de cette favorable coïncidence. En vain, dans les moments où sa soif était ardente, je tenais devant lui un vase rempli d’eau, en criant fréquemment eau, eau ; en donnant le vase à une personne qui prononçait le même mot à côté de lui, et le réclamant moi-même par ce moyen, le malheureux se tourmentait dans tous les sens, agitait ses bras autour du vase d’une manière presque convulsive, rendait une espèce de sifflement et n’articulait aucun son. Il y aurait eu de l’inhumanité d’insister davantage. Je changeai de sujet, sans cependant changer de méthode. Ce fut sur le mot lait que portèrent mes tentatives.
Le quatrième jour de ce second essai je réussis au gré de mes désirs, et j’entendis Victor prononcer distinctement, d’une manière un peu rude à la vérité, le mot lait qu’il répéta presque aussitôt. C’était la première fois qu’il sortait de sa bouche un son articulé, et je ne l’entendis pas sans la plus vive satisfaction.
Je fis néanmoins une réflexion qui diminua de beaucoup, à mes yeux, l’avantage de ce premier succès. Ce ne fut qu’au moment où, désespérant de réussir, je venais de verser le lait dans la tasse qu’il me présentait, que le mot lait lui échappa avec de grandes démonstrations de plaisir ; et ce ne fut encore qu’après que je lui en eus versé de nouveau en manière de récompense, qu’il le prononça pour la seconde fois. On voit pourquoi ce mode de résultat était loin de remplir mes intentions ; le mot prononcé, au lieu d’être le signe du besoin, n’était relativement au temps où il avait été articulé, qu’une vaine exclamation de joie. Si ce mot fut sorti de sa bouche avant la concession de la chose désirée, c’en était fait ; le véritable usage de la parole était saisi par Victor ; un point de communication s’établissait entre lui et moi, et les progrès les plus rapides découlent de ce premier succès. Au lieu de tout cela, je ne venais d’obtenir qu’une expression, insignifiante pour lui et inutile pour nous, du plaisir qu’il ressentait. A la rigueur, c’était bien un signe vocal, le signe de la possession de la chose. Mais celui-là, je le répète, n’établissait aucun rapport entre nous ; il devait être bientôt négligé, par cela même qu’il était inutile aux besoins de l’individu, et soumis à une foule d’anomalies, comme le sentiment éphémère et variable dont il était devenu l’indice. Les résultats subséquents de cette fausse direction ont été tels que je les redoutais.
Ce n’était le plus souvent que dans la jouissance de la chose que le mot lait se faisait entendre. Quelquefois il lui arrivait de le prononcer avant, et d’autres fois peu de temps après, mais toujours sans intention. Je n’attache pas plus d’importance à la répétition spontanée qu’il en faisait, et qu’il en fait encore, dans le courant de la nuit quand il vient à s’éveiller. Après ce premier résultat, j’ai totalement renoncé à la méthode par laquelle je l’avais obtenu ; attendant le moment où les localités me permettront de lui en substituer une autre que je crois beaucoup plus efficace, j’abandonnai l’organe de la voix à l’influence de l’imitation qui, bien que faible, n’est pourtant pas éteinte, s’il faut en juger par quelques petits progrès ultérieurs et spontanés.
Le mot lait a été pour Victor la racine de deux autres monosyllabes la et li, auxquels certainement il attache encore moins de sens. Il a depuis peu modifié le dernier en y ajoutant un second l, et les prononçant toutes les deux comme le gli de la langue italienne. On l’entend fréquemment répéter lli, lli, avec une inflexion de voix qui n’est pas sans douceur. Il est étonnant que l mouillé, qui est pour les enfants une des syllabes des plus difficiles à prononcer, soit une des premières qu’il ait articulées. Je ne serais pas éloigné de croire qu’il y a dans ce pénible travail de la langue une sorte d’intention en faveur du nom de Julie, jeune demoiselle de onze à douze ans, qui vient passer les dimanches chez Mme Guérin, sa mère. Il est certain que ce jour-là les exclamations lli, lli, deviennent plus fréquentes, et se font même, au rapport de sa gouvernante, entendre pendant la nuit, dans les moments où l’on a lieu de croire qu’il dort profondément. On ne peut déterminer au juste la cause et la valeur de ce dernier fait. Il faut attendre que la puberté plus avancée nous ait fourni, pour le classer et pour en rendre compte, un plus grand nombre d’observations. La dernière acquisition de l’organe de la voix est un peu plus considérable, et composée de deux syllabes qui en valent bien trois par la manière dont il prononce la dernière.
C’est l’exclamation Oh Dieu ! qu’il a prise de Mme Guérin, et qu’il laisse fréquemment échapper dans ses grandes joies. Il la prononce en supprimant l’u de Dieu, et en appuyant l’i comme s’il était double ; de manière qu’on l’entend crier distinctement : Oh Diie ! oh Diie ! L’o que l’on trouve dans cette dernière combinaison de son, n’était pas nouveau pour lui, et j’étais parvenu quelque temps auparavant à le lui faire prononcer.
Voilà, quant à l’organe de la voix, le point où nous en sommes. On voit que toutes les voyelles, à l’exception de l’u, entrent déjà dans le petit nombre de sons qu’il articule, et que l’on ne trouve que les trois consonnes, l, d etl mouillé. Ces progrès sont assurément bien faibles, si on les compare à ceux qu’exige le développement complet de la voix humaine, mais ils m’ont paru suffisants pour garantir la possibilité de ce développement. J’ai dit plus haut les causes qui doivent nécessairement le rendre long et difficile. Il en est encore une qui n’y contribuera pas moins, et que je ne dois point passer sous silence. C’est la facilité qu’a notre jeune sauvage d’exprimer autrement que par la parole le petit nombre de ses besoins7. Chacune de ses volontés se manifeste par les signes les plus expressifs, qui ont en quelque sorte, comme les nôtres, leurs gradations et leur synonymie. L’heure de la promenade est-elle arrivée, il se présente à diverses reprises devant la croisée et devant la porte de sa chambre. S’il s’aperçoit alors que sa gouvernante n’est point prête, il dispose devant elle tous les objets nécessaires à sa toilette, et dans son impatience il va même jusqu’à l’aider à s’habiller. Cela fait, il descend le premier et tire lui-même le cordon de la porte. Arrivé à l’Observatoire son premier soin est de demander du lait ; ce qu’il fait en présentant une écuelle de bois, qu’il n’oublie jamais, en sortant, de mettre dans sa poche, et dont il se munit pour la première fois le lendemain d’un jour qu’il avait cassé, dans la même maison et pour le même usage, une tasse de porcelaine.
Là encore, pour rendre complets les plaisirs de ses soirées on a depuis quelque temps la bonté de le voiturer dans une brouette. Depuis lors, dès que l’envie lui en prend si personne ne se présente pour le satisfaire, il rentre dans la maison, prend quelqu’un par le bras, le conduit dans le jardin, et lui met entre les mains les branches de la brouette, dans laquelle il se place aussitôt ; si on résiste à cette première invitation, il quitte le siège, revient aux branches de la brouette, la fait rouler quelques tours et vient s’y placer de nouveau, imaginant sans doute que si ses désirs ne sont pas remplis, ce n’est pas faute de les avoir clairement manifestés. S’agit-il de dîner ? Ses intentions sont encore moins douteuses. Il met lui-même le couvert et présente à Mme Guérin les plats qu’elle doit descendre à la cuisine pour y prendre leurs aliments. Si c’est en ville qu’il dîne avec moi, toutes ses demandes s’adressent à la personne qui fait les honneurs de la table ; c’est toujours à elle qu’il se présente pour être servi. Si l’on fait semblant de ne pas l’entendre, il place son assiette à côté du mets qu’il dévore des yeux. Si cela ne produit rien, il prend une fourchette et en frappe deux ou trois coups sur le rebord du plat. Insiste-t-il encore ? Alors il ne garde plus de mesure ; il plonge une cuiller, ou même sa main dans le plat, et en un clin d’œil il le vide en entier dans son assiette. Il n’est guère moins expressif dans la manière de témoigner les affections de son âme et surtout l’impatience de l’ennui. Nombre de curieux savent comment, avec plus de franchise naturelle que de politesse, il les congédie lorsque, fatigué de la longueur de leurs visites, il présente à chacun d’eux, et sans méprise, leur canne, leurs gants et leur chapeau, les pousse doucement vers la porte qu’il referme impétueusement sur eux8.
Pour compléter l’histoire de ce langage à pantomimes, il faut que je dise encore que Victor l’entend avec autant de facilité qu’il le parle.
Il suffit à Mme Guérin, pour l’envoyer quérir de l’eau, de lui montrer la cruche et de lui faire voir qu’elle est vide en donnant au vase une position renversée.
Un procédé analogue me suffit pour l’engager à me servir à boire quand nous dînons ensemble etc. Mais ce qu’il y a de plus étonnant dans la manière avec laquelle il se prête à ces moyens de communication, c’est qu’il n’est besoin d’aucune leçon préliminaire, ni d’aucune convention réciproque pour se faire entendre. Je m’en convainquis un jour par une expérience des plus concluantes. Je choisis entre une foule d’autres, un objet pour lequel je m’assurai d’avance qu’il n’existait entre lui et sa gouvernante aucun signe indicateur.
Tel était, par exemple, le peigne dont on se servait pour lui, et que je voulus me faire apporter. J’aurais été bien trompé si en me hérissant les cheveux dans tous les sens, et lui présentant ainsi ma tête en désordre, je n’avais été compris. Je le fus en effet, et j’eus aussitôt entre les mains ce que je demandais. Beaucoup de personnes ne voient dans tous ces procédés que la façon de faire d’un animal ; pour moi, je l’avouerai, je crois y reconnaître dans toute sa simplicité le langage d’action, ce langage primitif de l’espèce humaine, originellement employé dans l’enfance des premières sociétés, avant que le travail de plusieurs siècles eût coordonné le système de la parole et fourni à l’homme civilisé un fécond et sublime moyen de perfectionnement, qui fait éclore sa pensée même dans son berceau, et dont il se sert toute la vie sans apprécier ce qu’il est par lui, et ce qu’il serait sans lui s’il s’en trouvait accidentellement privé, comme dans le cas qui nous occupe. Sans doute un jour viendra où des besoins plus multipliés feront sentir au jeune Victor la nécessité d’user de nouveaux signes. L’emploi défectueux qu’il a fait de ses premiers sons pourra bien retarder cette époque, mais non pas l’empêcher. Il n’en sera peut-être ni plus ni moins que ce qui arrive à l’enfant qui d’abord balbutie le mot papa, sans y attacher aucune idée, s’en va le disant dans tous les lieux et en toute autre occasion, le donne ensuite à tous les hommes qu’il voit, et ne parvient qu’après une foule de raisonnements et même d’abstractions à en faire une seule et juste application.
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- Tel Tarzan, le « noble sauvage » parce que d’ascendance aristocratique, qui apprend seul à lire et écrire l’anglais, puis à le parler au contact des hommes. De surcroît, le personnage fait sien le français et plusieurs langues africaines locales. ↩︎
- Le cas de Marie-Angélique le Blanc reste particulier, en comparaison des autres noms de cette courte liste, en ce que son existence en dehors du monde humain correspond à une séquence d’une dizaine d’années qui succède à une période d’enfance, de sa naissance à ses neuf ans, dans la vie sociale. ↩︎
- Je lui présentai, dit un observateur qui l’a vu à Saint-Sernin, une grande quantité de pommes de terre ; il se réjouit en les voyant, en prit dans ses mains et les jeta au feu. Il les en retira un instant après et les mangea toutes brûlantes. ↩︎
- Lacose : Idée de l’homme, physique et moral. – Laroche : Analyse des jonctions du système nerveux. – Fouquet, article : Sensibilité de l’Encyclopédie par ordre alphabétique. ↩︎
- Montesquieu : Esprit des Lois, Livre XIV. ↩︎
- J’observerai, pour donner plus de force à cette assertion, qu’à mesure que l’homme s’éloigne de son enfance, l’exercice de ses sens devient de jour en jour moins universel. Dans le premier âge de sa vie, il veut tout voir, tout toucher, il porte à la bouche tous les corps qu’on lui présente ; le moindre bruit le fait tressaillir ; ses sens s’arrêtent sur tous les objets, même sur ceux qui n’ont aucun rapport connu avec ses besoins. A mesure qu’il s’éloigne de cette époque, qui est en quelque sorte celle de l’apprentissage des sens, les objets ne le frappent qu’autant qu’ils se rapportent à ses appétits, à ses habitudes ou à ses inclinations. Alors même il arrive souvent qu’il n’y a qu’un ou deux sens qui réveillent son attention. C’est un musicien prononcé qui, attentif à tout ce qu’il entend, est indifférent à tout ce qu’il voit. Ce sera si l’on veut, un minéralogiste et un botaniste exclusifs qui, dans un champ fertile en objets de leurs recherches, ne voient le premier que des minéraux, et le second que des productions végétales. Ce sera un mathématicien sans oreille, qui dira au sortir d’une pièce de Racine : qu’est-ce que tout cela prouve ? Si donc, après les premiers temps de l’enfance, l’attention ne se porte naturellement que sur les objets qui ont avec nos goûts des rapports connus ou pressentis, on conçoit pourquoi notre jeune sauvage, n’ayant qu’un petit nombre de besoins, ne devait exercer ses sens que sur un petit nombre d’objets. Voilà si je ne me trompe, la cause de cette inattention absolue qui frappait tout le monde lors de son arrivée à Paris, et qui dans le moment actuel a disparu presque complètement, parce qu’on lui a fait sentir la liaison qu’ont avec lui tous les nouveaux objets qui l’environnent. ↩︎
- Mes observations confirment encore sur ce point important l’opinion de Condillac qui dit, en parlant de l’origine du langage des sens : « Le langage d’action, alors si naturel, était un grand obstacle à surmonter ; pouvait-on l’abandonner pour un autre dont on ne prévoyait pas les avantages et dont la difficulté se faisait sentir ? ». ↩︎
- Il est digne de remarque que ce langage d’action est entièrement naturel et que dès les premiers jours de son entrée dans la société, il l’employait de la manière la plus expressive. « Quand il eut soif, dit le citoyen Constant-S. Estève qui l’a vu dans les commencements de cette époque intéressante, il porta ses regards à droite et à gauche ; ayant aperçu une cruche, il mit ma main dans la sienne et me conduisit vers la cruche, qu’il frappa de la main gauche pour me demander à boire. On apporta du vin qu’il dédaigna en témoignant de l’impatience sur le retard que je mettais à lui donner de l’eau. ». ↩︎

Réponse à « DOCUMENT.JEAN ITARD : L’ENFANT SAUVAGE, LES ORGANES SENSORIELS ET LE LANGAGE HUMAIN (deux extraits du Mémoire sur Victor de l’Aveyron de 1801) »
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