
La date de parution de cet ouvrage n’est pas anodine. Presque cent deux ans jour pour jour après le décès de Lénine, les articles ici réunis de Romaric Godin s’emploient à mettre en lumière des figures du marxisme que ce dernier — ainsi que ses divers partisans — aura fortement contribué à éclipser dans le cadre de l’hégémonie bolchévique. En revenant sur la pensée et le parcours intellectuel de huit personnalités hétérodoxes, Penser l’émancipation autrement invite à (re)découvrir un marxisme pluriel et fécond, mais aujourd’hui encore largement délaissé au mépris de sa puissante actualité critique.
Auteur : Romaric Godin
Titre : Penser l’émancipation autrement. Huit marxistes hétérodoxes
Éditeur : Smolny
Volume : 238 p.
Parution : 23 janvier 2026
Huit portraits pour un marxisme pluriel
Le livre propose une série de portraits sous la forme d’articles, rédigés par Romaric Godin entre 2020 et 2025 pour le journal en ligne Mediapart, consacrés à huit penseurs et penseuses s’inscrivant, chacun et chacune à leur manière et non sans véritables divergences, dans le lignage théorique de Marx et Engels1. L’objectif n’est pas d’élaborer une histoire complète du marxisme hétérodoxe ni de substituer aux vieilles idoles de neuves effigies à vénérer, mais de tirer de l’ombre un certain nombre de lectures critiques, à la fois à s’approprier et à éprouver, susceptibles d’instituer un renouvellement de la question de l’émancipation face aux mutations du mode de production capitaliste, au persistant problème de l’État et aux impasses que constituent les formes politiques contemporaines d’organisation et de représentation.
L’auteur s’attache à rendre compte de la logique interne de chaque contribution théorique, restituée dans ses contextes historiques, politiques et nationaux. À rebours de toute approche réductrice, il indique les tensions et les désaccords notables qui traversent ces théoriciens — singulièrement lorsqu’il s’agit des théories économiques des crises et de l’effondrement du capitalisme, ou encore du rapport à l’U.R.S.S. —, soulignant ainsi toute la variété d’un marxisme réfractaire à toute sclérose dogmatique.
Populariser sans simplifier
Le principal apport du livre de Romaric Godin siège dans son accessibilité didactique. Penser l’émancipation autrement est un authentique effort de popularisation qui ne cède nullement au simplisme du récit descriptif, à fortiori grâce à la présence d’extraits de textes et d’une bibliographie indicative utile à toute recherche complémentaire accompagnant chaque portrait, tout en évitant le schématisme appauvrissant.
Il convient toutefois de souligner l’absence d’un fil directeur reliant explicitement ces articles, initialement parus de manière autonome, autour d’une problématique de l’émancipation qui ne se révèle qu’en filigrane au cours de notre lecture. L’adjonction d’une conclusion d’ouverture rédigée spécifiquement pour cette publication, conçue dans cette perspective, aurait permis d’affermir la cohérence de l’ensemble.
« Ce qui reste d’un siècle et demi de marxisme surplombant et de sciences économiques, c’est une méfiance radicale envers les masses. L’idée que, laissées à elles-mêmes, ces masses sont des forces aveugles, imbéciles et violentes est très répandue, y compris à gauche. L’hésitation à politiser les mouvements sociaux, la focalisation sur l’action parlementaire, la concentration sur l’action verticale de l’État ou encore le respect religieux des institutions bourgeoises sont autant de symptômes de ce phénomène ». (pp 47-48.)
Ce que l’on retient
Fort de sa clarté pédagogique sans jamais être simpliste, l’ouvrage de Romaric Godin offre une introduction à tout un corpus exigeant, forgé par des marxistes en marge de l’orthodoxie social-démocrate, puis bolchévique. Il s’adresse autant aux lecteurs familiers de la pensée marxiste qu’à ceux qui souhaiteraient s’y initier autrement que par les voies classiques empruntées jusqu’à l’usure. En rappelant que le marxisme est avant tout une tradition de débats et de conflits théoriques, Penser l’émancipation autrement concourt à en raviver la portée critique et politique.
- À savoir : Rosa Luxemburg (1871-1919) ; Anton Pannekoek (1873-1960) ; Otto Rühle (1874-1943) ; Henryk Grossman (1881-1950) ; Sylvia Pankhurst (1882-1960) ; Georg Lukács (1885-1971) ; Karl Korsch (1886-1961) ; Paul Mattick (1904-1981). ↩︎
