
Le 16 juin 2026, Marc Bloch entrera au Panthéon sur décision présidentielle. La Nation rendra ainsi les honneurs à l’un des plus grands historiens français, dont l’engagement intellectuel et moral a non seulement marqué l’étude de l’histoire mais l’histoire elle-même. Né le 6 juillet 1886 à Lyon dans une famille juive originaire d’Alsace et mort pour la France ; fusillé par la Gestapo avec vingt-neuf autres résistants ; le 16 juin 1944 à Saint-Didier-de-Formans, Marc Bloch a pleinement vécu le tragique XXe siècle ; en combattant lors de la Première Guerre Mondiale où son héroïsme lui a valu d’être décoré de la Croix de Guerre et de la Légion d’Honneur ; et lors de la Seconde en entrant en résistance contre l’occupant, devenant par ailleurs l’un des chefs de la guerre de l’ombre dans sa ville de Lyon. Ses hauts faits mériteraient que nous nous y attardions plus longuement, mais ce qui nous intéresse ici est davantage son métier d’historien, tant son legs est primordial dans l’étude de l’histoire et dans la compréhension de celle-ci.
Normalien en 1904, agrégé d’histoire et de géographie en 1908, il est intéressant de noter qu’il étudie en Allemagne de 1908 à 1909 dans les universités de Berlin et de Leipzig. Ce n’est qu’après la Grande Guerre qu’il prend ses fonctions à l’université lorsqu’il est nommé maître de conférences en 1919, puis devient professeur d’histoire du Moyen Âge à la Faculté d’histoire de Strasbourg en 1927, rejoignant ainsi Lucien Febvre. Marc Bloch et Lucien Febvre créent en 1929 la revue Annales d’histoire économique et sociale, dans le but de renouveler en profondeur la manière d’écrire et de penser l’histoire. Après la défaite de 1870, l’école méthodique est la référence incontestée en France dans l’étude de l’histoire1. Marc Bloch avec le Groupe de Strasbourg2, propose bien plus qu’un simple support de publication, il s’agit d’un véritable manifeste scientifique qui appelle à rompre avec l’histoire traditionnelle qui, jusqu’alors, se concentrait à étudier les événements politiques, les guerres et les grands personnages. Il est important de préciser que l’École des Annales n’est pas une école au sens institutionnel du terme, mais davantage un courant historiographique3. Le titre est d’ailleurs très évocateur, Marc Bloch veut faire de l’histoire une science sociale à part entière, il veut la professionnaliser davantage.
La critique de l’histoire événementielle et la notion du temps historique.
Marc Bloch rejette l’idée d’une histoire fondée uniquement sur les événements politiques ou militaires. Pour lui, ces événements sont souvent superficiels et ne permettent pas de comprendre en profondeur les sociétés. Il propose une histoire plus globale, plus lente, centrée sur les structures sociales, économiques, mentales. Le temps est ici un élément important de la pensée de Marc Bloch, il dit que « l’événement n’est qu’un frisson à la surface des choses »4, il veut en faire une catégorie de l’analyse historique, une catégorie essentielle même. L’histoire doit se penser dans la durée, sur le temps long et à plusieurs rythmes : le temps des individus, le temps des générations, le temps des structures sociales et le temps des civilisations. Marc Bloch introduit la notion de temps vécu, qui est subjectif car celui vécu par les hommes du passé, et celle de temps mesuré, qui lui est objectif et est celui du calendrier et de l’horloge. Il s’oppose à l’histoire faite d’accumulation de dates et de faits sans lien profond entre-eux, ce que nous pouvons appeler vulgairement le positivisme historique. Le temps chez Bloch est donc pluriel, il y a le temps économique, le temps social, le temps psychologique, le temps cyclique, le temps sacré, le temps profane, tous liés à l’expérience humaine telle qu’elle est vécue et ressentie par les hommes du passé. Il est un outil de lecture essentiel du réel historique. Cela prépare la vision de Fernand Braudel, qui distingue plus tard les trois niveaux du temps historique : événementiel, conjoncturel et structurel.
Nous pouvons décrire ces rythmes du temps de la manière suivante :
— le temps court, celui des événements et des crises ;
— le temps moyen, celui des conjonctures économiques ou sociales ;
— et le temps long, celui des structures, des habitudes et des mentalités.
Une histoire des structures et des mentalités.
Dans ses œuvres comme Les Caractères originaux de l’histoire rurale française (1931) ou La Société féodale (1939), Marc Bloch montre comment certaines structures sociales — le système féodal, les formes de travail agricole, la religion — se transforment lentement, parfois sur plusieurs siècles. Dans Les Caractères originaux de l’histoire rurale française, Bloch analyse l’évolution des campagnes, des techniques agricoles, des modes de propriété, en montrant que ces évolutions se font très lentement, sous l’effet de multiples facteurs : économiques, climatiques, culturels. Dans La Société féodale par exemple, il ne se contente pas de raconter les guerres et les règnes des rois du Moyen Âge comme cela se faisait jusqu’alors, mais il s’intéresse aux structures sociales profondes, à la manière dont les hommes vivent, travaillent, croient, échangent, aux relations entre les ordres qui régissent la société médiévale. Il montre que le système féodal n’est pas né d’un événement précis qui viendrait scinder la frise du temps en deux, mais qu’il résulte de transformations progressives, étalées sur plusieurs siècles de manière diffuse mais continue.
Il s’intéresse ainsi aux mentalités collectives, c’est-à-dire aux représentations que les hommes se font du monde, de la nature ou encore de la mort. Ces mentalités évoluent très lentement, et c’est cette lenteur que l’historien doit chercher à comprendre. Comprendre l’histoire, selon lui, c’est aussi interroger les silences du temps : ce qui dure, ce qui semble immobile, mais qui structure en profondeur les comportements. Il faut donc chercher à saisir les continuités profondes du passé, et les ruptures, en privilégiant une étude des structures sociétales, sociales et économiques sur le temps long, plutôt que de se limiter à étudier les ruptures immédiates, qui sont bien d’ailleurs souvent le fruit de décisions politiques.
Il convient ici de s’arrêter sur l’œuvre majeure de Marc Bloch, Les Rois thaumaturges (1924), qui est l’un des textes fondateurs de l’histoire des mentalités. À première vue, il peut sembler étrange, ou du moins inhabituel, qu’un historien décide de s’intéresser à une croyance religieuse médiévale selon laquelle les rois de France et d’Angleterre peuvent guérir les malades, en particulier les écrouelles, par simple imposition des mains. Pourtant, c’est précisément ce que fait Marc Bloch, avec une méthode novatrice qui marque une rupture avec la façon de faire de l’histoire. Cet ouvrage est novateur car tout d’abord il opère une rupture concrète, à savoir un changement d’objet historique : l’étude des croyances collectives. Nous l’avons évoqué plus haut, mais que Marc Bloch ne s’intéresse pas à des faits politiques ou militaires, mais davantage à une croyance populaire et royale, à savoir le pouvoir de guérison des rois français et anglais, cela est tout à fait nouveau dans la paysage intellectuel français et mondial du XXe siècle. Cela peut paraître anecdotique, mais c’est en réalité une entrée originale pour comprendre les sociétés médiévales, ce qui les structure, ce qui les anime.
Il montre que l’historien peut et surtout doit étudier les mentalités, c’est-à-dire la manière dont les gens perçoivent le monde, la religion, le pouvoir, la maladie, l’espérance. Cette révolution historiographique majeure est rendue possible de plusieurs manières. Tout d’abord, Marc Bloch utilise une méthode interdisciplinaire rigoureuse en convoquant l’anthropologie, la sociologie, la psychologie collective ou encore l’économie. Il reprend au compte de l’histoire leurs méthodes, leurs façons de travailler. Il élargit donc le cadre restreint de l’histoire en étendant son spectre aux autres disciplines des sciences sociales.
Marc Bloch utilise une vaste variété de sources : chroniques, témoignages, récits de guérison, textes religieux ou encore des textes de lois. Il analyse comment cette croyance s’est formée, comment elle a évolué, et pourquoi elle a disparu à l’époque moderne. Il ne juge pas la croyance, il ne juge pas les sociétés étudiées, il cherche à comprendre pourquoi elle faisait sens pour les sociétés médiévales des royaumes de France et d’Angleterre.
En prenant ce chemin, il va donner une nouvelle compréhension du pouvoir royal. Le livre montre que le pouvoir royal ne reposait pas seulement sur la force ou la loi, mais aussi sur le sacré. Les rois de France surtout, mais encore d’Angleterre, sont vus comme des êtres à part, dotés d’un pouvoir presque divin, pouvoir que l’on pourrait qualifier même de christique car le thème de la guérison par le toucher rappelle Jésus Christ lui-même. Cela renouvelle l’analyse que l’on faisait alors de la monarchie, car Marc Bloch ne parle pas du roi comme d’un simple chef d’État, mais comme d’une figure symbolique, objet de vénération, garant de l’ordre cosmique et pouvant soulager les âmes et les corps de ses sujets.
Dans son ouvrage, Marc Bloch déploie sa vision du temps, il fait de l’histoire sur le temps long. Il étudie cette croyance de l’an 1000 jusqu’au XVIIIe siècle, soit sur un peu plus de sept-cents ans, principalement dans le royaume de France mais également dans le royaume d’Angleterre. Un tel travail sur plusieurs siècles n’a alors jamais été entrepris par un historien. Il adopte une perspective de longue durée, ce qui lui permet de voir comment une croyance évolue lentement, selon les contextes politiques, religieux et sociaux. Une grande partie de notre compréhension de l’histoire de France est ainsi renouvelée, Marc Bloch actualisant profondément l’état des connaissances sur les relations entre la France et l’Angleterre, notamment durant la Guerre de Cent Ans. Certaines décisions politiques au cœur de l’affrontement entre les deux couronnes prennent une nouvelle dimension avec l’étude de Marc Bloch. Cela fait de lui un précurseur de l’histoire de la longue durée, avant même que ce concept ne soit d’ailleurs formalisé par Fernand Braudel5. Marc Bloch ouvre la voie à des générations d’historiens médiévistes français comme Georges Duby ou Jacques Le Goff.
Il convient à présent de se pencher plus avant sur la méthode déployée par Marc Bloch dans Les Rois Thaumaturges, et plus généralement dans son travail, qu’il préconise comme base essentielle du métier de l’historien.
La source et la rigueur du métier de l’historien.
Pour Marc Bloch, la source, et j’entends par source le travail sur archives, est fondamental dans le métier d’historien. Il ne s’agit pas simplement de compiler des faits, mais plutôt d’adopter une véritable méthode critique pour comprendre le passé. L’historien est avant tout un enquêteur, comparant souvent l’historien à un juge d’instruction ou à un enquêteur de police. Dans son ouvrage Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien (1941), il insiste sur l’idée que les documents ne parlent pas d’eux-mêmes. Il revient à l’historien de poser les bonnes questions aux archives. Il écrit : « Le bon historien ressemble à l’ogre de la légende. Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier6 ». Cela signifie que l’archive prend tout son sens dans une problématique humaine, il faut comprendre les hommes dans le temps qui est le leur, c’est-à-dire comprendre les sociétés qui sont les leurs avec tout ce que cela implique. L’historien, même s’il ne peut s’extraire totalement du temps qui est le sien et de la société qui est la sienne, doit faire le maximum pour arriver à s’arracher de sa propre condition.
La critique des sources est fondamentale et pour Marc Bloch, le travail de l’historien commence justement par la critique des documents dont il a à disposition. Il faut interroger la fiabilité, la provenance et l’intention derrière chaque document d’archive. Une archive dit aussi beaucoup de son auteur. Il y d’abord la critique externe : Quelle est l’origine du document ? Est-il authentique ? De quand date-t-il ? Puis vient la critique interne : Que dit vraiment le texte ? Quelle était l’intention de son auteur ? Est-il fiable ?
Il reprend les méthodes de la critique historique développées au XIXe siècle par les historiens français et allemands, mais les affine pour une analyse plus large des sources. Si ce travail sur les sources vient des historiens du XIXe siècle, Marc Bloch l’étend à toutes sortes de sources : écrites, orales, visuelles et matérielles. Marc Bloch ne se limite pas aux documents officiels ou politiques, au contraire il insiste sur la nécessité d’élargir le spectre de la documentation consultée. Il valorise toutes sortes d’archives : actes notariés, images et représentations, objets, chansons ou bien encore les traditions orales. Cela reflète son intérêt pour une histoire globale, sociale, économique et culturelle. Si auparavant l’historien aimait travailler sur des archives dites nobles, c’est-à-dire émanant du pouvoir royal ou ecclésiastique, il convient pour lui de ratisser large, gardant en tête cette image d’un historien enquêteur de police.
Marc Bloch accorde une valeur presque anthropologique à l’archive, c’est une trace de la vie humaine, un indice du passé, une relique même. Travailler sur les archives, c’est aussi comprendre l’homme dans son contexte historique et dans sa complexité. La source archivistique est ainsi réifiée, déifiée même, elle devient la clef de voûte du travail de l’historien, sans elle rien n’est possible.
Pour Marc Bloch, l’histoire doit être une science rigoureuse, avec une méthode propre, à l’image de ce que fait par exemple l’anthropologie du temps de ce dernier. L’histoire doit se professionnaliser afin de gagner en sérieux et de pouvoir réaliser des percées conceptuelles qui permettent d’avoir une meilleure compréhension du passé. Cette méthode scientifique est bien entendu en grande partie fondée sur la critique des sources, la recherche des causes, et surtout, sur la formulation de questions précises. L’historien doit avant tout savoir poser des questions au passé.
Marc Bloch insiste, pour lui l’histoire n’est pas une simple accumulation de faits et l’historien ne doit pas seulement recueillir des documents qu’il compile de manière frénétique, mais il doit au contraire interroger activement ses sources. Dans Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, Marc Bloch dit « [qu’il] n’est de vérité historique que par la réponse à une question. ». Cela signifie que c’est la question posée qui donne un sens aux documents. L’historien doit donc commencer par formuler un problème précis en amont, puis chercher des sources pour y répondre. S’il ne parvient pas à trouver des sources répondant à sa question, alors celle-ci est mauvaise et doit être reformulée.
Un autre point important de la pensée de Marc Bloch est l’esprit critique et l’intelligence historique.
Pour lui, l’historien doit faire preuve d’esprit critique, mais également, et c’est important, il doit faire preuve d’imagination. Non pas qu’il s’agisse d’inventer ou de travestir le récit et la réalité elle-même, Marc Bloch évoque ici la nécessité de reconstruire des situations humaines avec rigueur et intelligence. L’historien doit être capable de se mettre dans la peau des hommes du temps, de vivre autant que faire se peut leur univers mental. Il s’intéresse non seulement aux faits, mais aussi aux mentalités, aux comportements collectifs, aux structures sociales. Dans des sociétés profondément marquées par l’imaginaire, le surnaturel et le fait religieux, l’historien doit être capable d’aborder la chose sans jugement.
Ainsi vient dans l’esprit de Marc Bloch l’importance de la méthode comparative. Ce dernier utilise souvent une approche comparative, notamment dans ses travaux sur la féodalité, afin de faire résonner les sociétés entre-elles. De les comparer entre-elles au sein d’une même époque en élargissant les bornes géographiques, mais également de comparer des sociétés dans le temps, comme par exemple de voir l’évolution de la France sur de longues périodes temporelles. Cela permet de mieux comprendre leurs logiques propres et d’éviter les généralisations hâtives.
Enfin, pour Marc Bloch, l’histoire est une science humaine. Si l’histoire doit avoir une méthode scientifique et une rigueur, ce à quoi il s’est beaucoup consacré, la fonction première de l’histoire est de chercher à comprendre les hommes dans le temps, leurs gestes, leurs croyances, leurs sociétés. Il ne s’agit pas d’appliquer des lois fixes comme en physique ou en mathématiques, mais de comprendre le sens des actions humaines dans leur contexte. Marc Bloch comprend que le travail d’un historien peut et doit être critiqué, que fasse à l’épreuve du temps de nouvelles générations d’historiens pourraient rebattre les cartes, actualiser une pensée, la confirmer ou bien la rejeter.
L’historien et l’idéologie.
Marc Bloch est un homme de conviction tombé au champ d’honneur pour faits de résistance. Il ne croit pas à un historien neutre ou désincarné, il reconnaît que l’historien est un homme de son temps, non seulement influencé mais prisonnier de son environnement et de son milieu, il est un membre à part entière de la société qui est la sienne. Ainsi l’histoire doit être profondément humaine, comme enracinée dans les passions et les conflits du temps. Cependant, Marc Bloch insiste toujours sur la nécessité de rigueur et de sérieux qui incombent à l’historien, il doit tâcher de toujours faire marcher son esprit critique et de constamment se remettre en question. Pour Marc Bloch « le propre du bon historien n’est pas de se croire impartial, c’est de s’efforcer de l’être7 », ainsi il doit être conscient de ses biais et essayer de les dépasser dans l’analyse sans pour autant s’en débarrasser totalement. Si l’objectivité absolue est un idéal et non une réalité, cela ne dispense pas de tendre vers elle du mieux de ses capacités.
- La France se lance dans une rivalité académique avec l’Allemagne nouvellement constituée en Empire. L’Allemagne du temps est alors à la pointe dans la recherche historique. L’université Humboldt de Berlin est prise en exemple par les historiens français, alors que le poids de la Sorbonne est jugé écrasant. Ernest Lavisse et Charles Seignobos sont deux grands représentants de cette école qui veut concurrencer la production de savoir du rival allemand. ↩︎
- Le Groupe de Strasbourg est un cercle officieux d’intellectuels dont font partie Marc Bloch et Lucien Febvre. ↩︎
- L’historiographie est l’étude de l’histoire, son traitement et son écriture. Elle s’intéresse à l’évolution de l’information, de ses sources et des méthodes de l’historien. ↩︎
- BLOCH, Marc. Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, Armand Colin, 1993. ↩︎
- BRAUDEL, Fernand. « Histoire et Sciences Sociales : La longue durée », Réseaux, 1987/6 n° 27, 1987. ↩︎
- BLOCH, Marc. Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, Armand Colin, 1993, p. 45. ↩︎
- BLOCH, Marc. Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, Armand Colin, 1993, p. 156. ↩︎
