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Compte rendu : La Yougoslavie que racontent les humanistes marxistes

MARKOVIC, Sacha. « L’action politique éducative des “praxistes” : contre le stalinisme et pour la démocratie socialiste autogestionnaire », in La Yougoslavie que racontent les humanistes marxistes : aux origines intellectuelles et culturelles des transitions yougoslaves, entre socialisme et nationalisme (des années 1920 aux années 1970). Paris : Presses de l’Inalco, 2024,  pp. 149-199.

Sous ce titre est paru aux Presses de l’Inalco l’ouvrage de Sacha Markovic, historien et docteur en science politique, auquel est adjointe une préface concise de Bruno Drweski. Tirée de sa thèse de doctorat, cette étude est la première monographie de l’auteur et s’inscrit dans la lignée de ses travaux antérieurs constitués de divers articles et chapitres au sein de volumes collectifs. 

Il convient de considérer ce livre comme une rare et précieuse contribution académique sur l’histoire de l’ex-Yougoslavie, au croisement du projet de « l’édification de la société socialiste » et de la tentative de résolution d’une question nationale hautement complexe1. Cet ouvrage offre également une publication incontournable pour ceux qui restent concernés par ces deux traditions théoriques aujourd’hui regrettablement noyées dans l’oubli ou réduites à l’ombre du champ politique et universitaire français : l’humanisme marxiste et l’autogestion. 

Rappelons prestement au lecteur que l’humanisme marxiste désigne tout un moment historique qui voit s’enraciner un courant intellectuel humaniste interne au marxisme2, d’abord dans les années 1930 sous l’impulsion éditoriale initiée par la traduction et la publication des Manuscrits parisiens de 1844 de Karl Marx (en russe et en allemand dès 1932, l’année suivante en langue française), puis dans l’après-guerre, stimulé par une logique de rupture avec les orientations de l’U.R.S.S. et le stalinisme jusqu’au milieu de la décennie 1970. Les canons doctrinaux de l’humanisme marxiste peuvent se résumer à la réflexion sur l’essence ou la nature humaine, la valorisation de la liberté et de l’épanouissement de l’homme, la reconnaissance éthique de l’individu et la centralité du concept d’aliénation en tant qu’outil théorique indispensable à un marxisme revitalisé. 

Quant à l’autogestion, l’histoire de ce néologisme nous renvoie à ses origines indirectes anglaises avec le terme self-government, souvent rendu par l’expression « auto-administration », et à sa filiation directe plus récente provenant de la traduction littérale du serbo-croate samoupravljanje (Samo = soi-même et Upravljanje = gestion, direction), proche du russe samoupravlenie. En France, le mot autogestion accède au devant de la scène politique à la suite des évènements de Mai 68 pour devenir un véritable mot-valise au cours des années 1970. Durant cette période, l’autogestion recouvre des acceptions très différentes, voire contraires, et est portée par des organisations telles que le P.S., le P.S.U., la C.F.D.T., quelques groupes anarchistes et par le P.C.F., tardivement, aux abords des 22e et 23e congrès. La principale mouvance intellectuelle ayant fait de l’autogestion une notion politique centrale et un objet de recherche à part entière se structure autour de la revue Autogestion3 (1966-1986). En outre, l’autogestion est longtemps perçue comme un simple synonyme de « régime politique yougoslave » dans l’opinion profane. 

L’exposition de ce travail de recherche se présente en deux grandes parties : « Le temps du demos » et « Le temps de l’ethnos », chacune subdivisée en trois chapitres. Notre attention se porte ici sur un chapitre consacré à l’esquisse des rapports critiques qu’entretiennent les humanistes marxistes yougoslaves avec le stalinisme et à la description de leurs conceptions liées à la démocratie autogestionnaire dans le cadre du « socialisme ». 

Nous aborderons quelques points clefs qui spécifient les humanistes marxistes yougoslaves4 et apparaissent à la lecture de ce chapitre : 

1° les influences intellectuelles en friction des HMY

2° l’étude critique de l’interaction théorique entre « socialisme » et étatisme, en lien avec la théorie marxienne du dépérissement de l’état confrontée à l’organisation léniniste du parti ;

3° la critique simultanée du stalinisme et du titisme.

La République populaire fédérative de Yougoslavie est proclamée le 29 novembre 1945. Le régime est porté par les forces de la résistance communiste ayant manœuvré sous le commandement de Tito pendant la Seconde Guerre mondiale5. L’insurrection révolutionnaire est d’emblée mal perçue par Staline parce qu’elle nullifie en pratique les négociations stratégiques relatives au plan de partage des zones territoriales d’influence convenues avec Churchill. De 1945 à 1948, la jeune Yougoslavie de Tito reste considérablement inspirée par le modèle soviétique et évolue au sein d’un substrat politique et idéologique commun avec l’U.R.S.S. Toutefois, Tito s’avère proprement incontrôlable aux yeux du Kominform6 et son désir d’indépendance vis-à-vis de celui-ci pousse Staline à entamer une rupture qui signe l’exclusion de la Yougoslavie du bloc socialiste, son isolement international temporaire ainsi que le début des violentes purges internes contre le stalinisme7. Ce divorce contraint le pays à se réinventer et à développer ses particularités propres par la création du titisme, l’amorcement de la période autogestionnaire à partir de 1950 et l’adoption d’une politique de non-alignement à travers l’ouverture des relations avec le bloc de l’Ouest. 

Dressé succinctement, il s’agit du contexte dans lequel les HMY vont faire mûrir leurs réflexions théoriques. Souhaitant cultiver un marxisme à rebours des dogmes du « diamat8 » stalinien, les racines intellectuelles des humanistes marxistes mêlent les références à Marx, Lénine, Rosa Luxemburg, ou encore aux philosophes — respectivement hongrois et allemand —, Georg Lukács et Ernst Bloch. Notre premier point consiste à souligner la profonde hétérogénéité — visiblement insoupçonnée par les intellectuels yougoslaves — d’un tel socle théorique, bien plus composite qu’il n’y paraît et probablement pas étranger à certaines tensions philosophiques et éthiques associées aux problématiques que tentent de résoudre les humanistes marxistes à propos du rôle du parti avant-gardiste dans la construction du « socialisme » démocratique et autogestionnaire en Yougoslavie. 

Par exemple, sous-estimant les divergences radicales pouvant exister entre Lénine et Luxemburg, les HMY sont, d’après Sacha Markovic, « très léninistes dans leur acceptation […] d’une organisation très hiérarchisée et disciplinée du Parti au moment de la révolution politique et de la conquête du pouvoir » tout en se révélant « en revanche très sceptiques, sinon complètement critiques envers la prétendue nécessité de préserver une avant-garde, lorsque l’on passe au second temps de la révolution sociale après la victoire9 ». Quelques pages plus loin, toujours selon Sacha Markovic, nous comprenons qu’ils se réclament — « en quelque sorte » —, « léninistes dans la phase politique de la révolution et luxemburgistes dans la phase sociale10 ». Or, séparer de semblable façon abstraite dans la révolution une « phase politique » et une « phase sociale », conçues comme indépendantes et autonomes, repose sur une hypothèse pour le moins sujette à caution. En effet, les conditions dans lesquelles le pouvoir est conquis commandent les modalités de son exercice. Du point de vue léniniste11, le parti — avec à sa tête une élite disciplinée de révolutionnaires professionnels — est à la fois l’organe directeur de la révolution et celui du gouvernement qui en découle. Conformément à cette vision, c’est de bout en bout l’avant-garde révolutionnaire qui fait la révolution et qui gère toutes les affaires politiques et économiques fondamentales. On peine à entrevoir comment, sur ces bases, la « cuisinière »12 de Lénine va s’exercer concrètement et s’instruire à la prise en main de l’État, autrement dit, comment s’instaure l’autogestion dans la ligne de mire des HMY. Aux antipodes, le spartakisme de Luxemburg comprend la spontanéité créative des masses prolétariennes — sans pour autant exclure le principe de l’organisation — comme l’élément essentiel du processus révolutionnaire. S’agissant du scepticisme des HMY à l’égard de la conservation de l’avant-garde postérieurement à la prise du pouvoir, le problème théorique persiste considérant que le léninisme — qui plus est de facture stalinienne — ne développe aucunement l’exigence d’une forme de dépérissement des instances dirigeantes du parti.

Ce qui nous amène logiquement à notre deuxième point, le dilemme : socialisme ou étatisme ? Sur ce thème, c’est Svetozar Stojanović qui se sera livré à une analyse  particulièrement approfondie de ce qu’il nomme le « mythe étatique du socialisme  »13. Au regard de ce dernier, et comme le restitue très justement l’auteur, la société stalinienne ne peut être décrite comme un « socialisme d’État » ou un « socialisme bureaucratique » que de manière indue, pour ne pas dire intégralement néfaste : « nous savons que l’appareil étatique fait preuve, dès ses origines, d’une tendance à se séparer et à s’élever au-dessus de la société, à en devenir le maître et à imposer en priorité ses intérêts particuliers. Quand cette tendance devient une réalité, alors, selon moi, il ne peut plus être question de socialisme étatique, mais uniquement d’étatisme14 » (souligné dans le texte). En d’autres mots, Stojanović admet que le socialisme étatique correspond à une séquence du « socialisme » à un stade précoce et du moment que l’État incarne les intérêts du prolétariat. Néanmoins, dès lors qu’il s’autonomise et se dresse face aux classes laborieuses comme une institution extérieure, il ne serait plus du tout légitime de parler à bon droit de « socialisme ». Finalement, pour Stojanović, qualifier le régime stalinien de « socialisme d’État » s’apparente à une illusoire tentative de sauvetage idéologique d’une « nouvelle société de classe » symptomatique du déni — marxiste-léniniste — face à la « dégénérescence de la révolution socialiste15 » en U.R.S.S.

Nous serions désireux, à titre exploratoire, de formuler quelques interrogations à partir des remarques de Stojanović sur le rapport entre socialisme et étatisme. Plutôt que de supposer que le « socialisme » dégénère — sans que l’on sache véritablement comment — en étatisme, ne devrait-on pas se demander si, en fin de compte, le « socialisme » — disons-le clairement, au moins dans sa forme social-démocrate — ne le génère pas structurellement ? Marx ne dit-il pas, dans sa Critique du programme de Gotha, que « tout le programme […] est de part en part infecté par la servile croyance en l’État de la secte lasallienne16 » (souligné par nous) ? Force est de constater que la social-démocratie, de Lassalle à Kautsky — le « pape du marxisme » disait-on… —, en passant par Bernstein, demeure extrêmement étatique et encline à « réviser » la théorie marxienne du dépérissement de l’État, systématiquement par la répudiation de la notion de dictature du prolétariat qui lui est consubstantielle.

Lassalle, Kautsky et Bernstein, certes, mais qu’en est-il de Lénine, Staline et Mao ? Il n’est pas nécessaire d’insister sur l’évidente paternité idéologique de la social-démocratie dans la formation du bolchévisme. Le parti marxiste russe prend originellement le nom de Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie (P.O.S.D.R.) et ne devient officiellement le Parti Communiste Bolchévik de Russie (P.C.b.R.) que consécutivement à la première guerre mondiale et à la révolution d’Octobre afin de marquer une séparation définitive avec la social-démocratie « traître » à l’internationalisme. Cependant, la frontière entre bolchévisme et social-démocratie ne se fait jour que dans le clivage stratégique concernant la révolution — à grands traits : révolution violente ou révolution lente ? Pourtant, et c’est là une spécificité, l’étatisme du bolchévisme ne s’accompagne pas d’une déflation de la référence à la dictature du prolétariat, qui reste fermement maintenue. Mais ce point ne fait pas de mystère, puisque chez Lénine la dictature du prolétariat est un attribut du seul parti et de son avant-garde éclairée. En somme, la théorie du Parti(-État) régi par le principe organisationnel du centralisme dit « démocratique », dans la mesure où elle prolonge le champ de l’action de l’avant-garde à l’État, non seulement compromet toute perspective de dépérissement — qui n’est effectivement jamais à l’ordre du jour —, mais produit le rapport social bureaucratique.

Avec les HMY, et surtout après eux, la question lucidement marxienne est la suivante : comment explique-t-on qu’aucune société « socialiste » n’a, in fine, pu faire advenir le communisme ? À l’aune de ce qui précède, le dilemme de Svetozar Stojanović — étatisme ou socialisme ? —, se doit d’être renouvelé dans d’autres termes : socialisme (étatique) ou communisme (autogestionnaire) ?

L’autogestion yougoslave est-elle imperméable à la bureaucratie, et Tito est-il un « anti-étatique » ? À en croire les HMY, assurément non. Nous en venons donc à notre dernier point sur la double critique humaniste-marxiste du stalinisme et du titisme. Dans l’ex-Yougoslavie, le chef d’État jouissait d’un pouvoir politique prépondérant dont l’autorité était inflexiblement assise par la figure du héros national tenant les rênes d’un appareil étatique qui, toute proportion gardée, tient la comparaison avec celui de l’U.R.S.S. En dernier ressort, l’autogestion yougoslave était locale, non systématique ou généralisée, en quelque sorte cloîtrée et assignée à résidence, si bien qu’elle n’a jamais atteint la pointe des structures institutionnelles qui la pilotait par en haut. Il s’agissait donc davantage d’un système cogestionnaire étatique que d’une authentique et complète autogestion. Cela n’échappe pas aux HMY pour lesquels, selon Sacha Markovic, « l’autogestion n’est ni effective ni même réelle » et qui « prônent par conséquent une “révolution autogestionnaire” immédiate, sans délai et sans hésiter à faire un appel du pied à la jeunesse, aux étudiants et aux ouvriers17 ». Quoique les HMY « appellent […] les citoyens à rester critiques à l’égard de l’État et du Parti et à refuser très fermement que l’on continue à différer sine die le dépérissement de l’État18 », notre auteur rappelle que s’ils participent d’une dissidence critique, ils ne sont « en aucune façon une dissidence de rupture19 » à l’encontre du titisme. 

L’ouvrage de Sacha Markovic répond à une bien plus ample ambition académique que notre compte rendu thématique pourrait le laisser entendre. Il couvre une large séquence historique (1920-1970) et sonde profondément le courant intellectuel humaniste-marxiste, au sein du cadre de l’ex-Yougoslavie titiste, dans ses mérites et ses limites.


  1. La République fédérale de Yougoslavie était l’union de six « nations » fondatrices : la Serbie, la Croatie, la Slovénie, la Macédoine, le Monténégro et la Bosnie-Herzégovine. À cela s’ajoutaient des minorités ethniques, des « nationalités », présentes sur le territoire : Albanais, Hongrois, Roms, Turcs, Slovaques, Ruthènes, Tchèques, Italiens, Ukrainiens, Allemands, Bulgares, Gorans. La très délicate question nationale yougoslave se doublait naturellement d’une non moins délicate question linguistique. ↩︎
  2. Parmi ses représentants les plus éminents : Georg Lukács, Erich Fromm, Ernst Bloch, Herbert Marcuse, Henri Lefebvre, Roger Garaudy, Adam Schaff ou encore Raya Dunayevskaya. ↩︎
  3. Autogestion : études, débats, documents (1966-1969) ; Autogestion et socialisme : études, débats, documents (1970-1979) ; Autogestions (1980-1986). ↩︎
  4. Dorénavant HMY dans le texte. ↩︎
  5. Voir l’Armée de libération nationale et détachements de partisans de Yougoslavie, mise en place par le Parti Communiste de Yougoslavie (PCY) à l’été 1941. ↩︎
  6. Le Kominform est l’organisation internationale du mouvement communiste créée en 1947. Elle remplace le Komintern, disparu en 1943, autrement appelé l’Internationale Communiste ou Troisième internationale. ↩︎
  7. Entre autres, la création du camp de prisonniers de Goli Otok. ↩︎
  8.  Abréviation courante en U.R.S.S. pour désigner le matérialisme dialectique. ↩︎
  9. Op. cit., p. 168 ↩︎
  10. Ibid. p. 178. ↩︎
  11. Au sens historique, que l’on distinguera utilement de la pensée de Lénine en fonction des paramètres contextuels et tactiques qu’il rencontre. ↩︎
  12. L’image de la cuisinière est notamment utilisée par Lénine dans Les bolchéviks garderont-ils le pouvoir ? Disponible en ligne sur : V.I. Lénine – Les bolchéviks garderont-ils le pouvoir ? – 1917. ↩︎
  13. Le lecteur pourra consulter, par souci de complétude, l’ouvrage suivant : STOJANOVIĆ, Svetozar. « Le mythe étatique du socialisme ». In : SUPEK, Rudi (dir.), Étatisme et autogestion : bilan critique du socialisme yougoslave. Paris : Éditions Anthropos, 1973, pp. 19-42. ↩︎
  14. Op. cit., p. 24.
    ↩︎
  15. Ibid. p. 33. ↩︎
  16. MARX, Karl. Critique du programme de Gotha (1891). Édition établie par Sonia Dayan-Herzbrun & Jean-Numa Ducange, traduction par Sonia Dayan-Herzbrun. Paris : Éditions Sociales, coll. GEME, 2008, p. 77. ↩︎
  17. La Yougoslavie que racontent les humanistes marxistes, op. cit., p. 173. ↩︎
  18. Ibid. p. 172. ↩︎
  19. Ibid. p. 180. ↩︎

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