Anton Makarenko (1888-1939) : portrait d’un pédagogue dans le cadre révolutionnaire russe (première partie)

MENER UNE EXISTENCE DE PÉDAGOGUE DANS LE TUMULTE DE L’HISTOIRE

« C’est à nous d’amener complètement au grand jour l’ancien monde et de former positivement le monde nouveau. Plus les événements laisseront de temps à l’humanité pensante pour se ressaisir et à l’humanité souffrante pour s’associer, et plus achevé viendra au monde le produit que le présent abrite dans son sein ». – MARX, Karl. Lettre à Arnold Ruge, Cologne, 1843.

Vieux monde… 

Anton Semionovitch Makarenko naît le 1 er mars 1888 à Biélopolié, proche de la ville de Kharkov — future capitale de la R.S.S.U.1 —, dans la région de Jarkov en Ukraine. À cette époque, l’Ukraine est un territoire de l’Empire russe qui évolue sous le règne du tsar Alexandre III et de sa politique de russification. La famille Makarenko est d’origine modeste, issue du milieu ouvrier. Le père, Semion Grigorievitch Makarenko, exerce la profession de peintre dans les ateliers de peinture de la gare. Il incarne, aux yeux du tout jeune Anton, la figure du travailleur honnête, consciencieux et ponctuel lui inspirant le goût d’une certaine discipline qui est appelée à ordonner la vie d’un individu. Du côté maternel, Tatiana Mikhailovna Makarenko est une mère de famille au foyer d’une fratrie composée de quatre enfants dont Anton est l’aîné, suivi d’un frère et de deux sœurs. Son caractère chaleureux et sa droiture morale vont imprégner et accompagner ce fils à la santé fragile pour lequel elle constitue un important soutien affectif. Les enfants de la première colonie dirigée par Anton Makarenko l’appelleront affectueusement babouchka (grand-mère).

À la fin du XIXe siècle, l’Empire russe entame une phase de croissance économique en débutant sa marche à l’industrialisation, permettant l’essor du secteur minier et des chemins de fer, par le recours aux capitaux étrangers et à l’emprunt2. En 1894, Alexandre III trépasse et lègue le trône à son fils Nicolas II qui poursuit le développement économique de la Russie sur cette même voie. L’enfance de Makarenko est témoin de l’expérience des premières révoltes de paysans en Ukraine et, peu de temps après que sa famille emménage à Krioukov en 1901 — centre ferroviaire majeur —, des grèves de 1902, 1904 et 1905 auxquelles Semion Grigorievitch prendra une part active3. En outre, avec le soulèvement des Universités de 19014 en raison du climat de censure académique imposé par le pouvoir impérial, c’est dans ce contexte politiquement animé que se déroule la prime jeunesse d’Anton Makarenko. Du point de vue scolaire, c’est un élève brillant qui ne passe pas inaperçu auprès de ses enseignants, faisant montre d’une aisance intellectuelle remarquable et d’une grande capacité d’apprentissage. Fils de cheminot, il fréquente l’école élémentaire supérieure de sa ville — l’École des Ateliers des Chemins de Fer — et s’engage dans un cursus de six années d’études parachevées par une année supplémentaire aux cours d’instituteurs. L’écolier Makarenko rencontre la littérature russe et étrangère, se passionne pour les sciences de la nature et la philosophie, pratique les disciplines musicales ou encore le dessin. Au terme de son parcours scolaire, alors qu’il est un jeune homme âgé de tout juste 17 ans, Makarenko devient instituteur et prend ses fonctions à l’école élémentaire supérieure de Krioukov en 1905. Il enseignera notamment le russe.

Moment charnière de l’histoire de la Russie, l’année 1905 acte la défaite russe contre le Japon et ouvre une fenêtre historique au processus révolutionnaire en gestation. L’industrialisation de l’Empire se fait à grand-peine et ne tient pas la comparaison avec les pays capitalistes développés, la paupérisation de la paysannerie s’accentue, le prestige du pouvoir associé à la grandeur militaire est éreinté : le tsarisme entre dans une crise aiguë. Pour Makarenko, l’élan révolutionnaire des années 1905-1907 agit comme un déclencheur biographique propice à l’action politique. Il s’implique dans la « préparation et [dans les] travaux du congrès des instituteurs des écoles des chemins de fer et li[t] assidûment les publications bolchéviques5 ».

Pendant l’éclatement des hostilités qui initient la Première Guerre mondiale, événement mortel pour cette Russie tsariste de plus en plus effritée, Makarenko décroche une bourse à l’institut Pédagogique de Poltava en 1914. Sa sévère myopie lui épargne d’être envoyé au front des horreurs de la guerre, il est réformé en 1916. Un an plus tard, Makarenko accomplit avec succès l’examen final et obtient la médaille d’or6. En ce temps-là, il se familiarise plus sérieusement avec les textes et théoriciens révolutionnaires, s’approprie la littérature bolchévique, fait la lecture de Marx, Engels et Gorki7. Sur le champ de bataille, en revanche, la situation russe se dégrade de façon extrêmement inquiétante. Au petit nombre de triomphes inauguraux se succèdent les échecs cuisants et leurs lots de pertes considérables. Le pouvoir déficient du tsar est à bout de souffle, le vieux monde s’écroule.

Transformation révolutionnaire… 

En février 1917, l’épuisement, la faim et l’essoufflement dans l’effort de guerre éprouvent les populations ouvrières et paysannes de Russie. Les premières grèves spontanées dans les usines de Petrograd débutent le 23 février (calendrier julien) à l’occasion de la Journée internationale des femmes et se déchaînent les jours suivants dans toute la capitale. Les manifestations entraînent des affrontements violents avec la police et bientôt une partie des troupes de la garnison tsariste rejoint les rangs de la révolte, ce qui facilite son armement.  On y réclame « Du pain ! », on y exige de mettre « À bas la guerre ! » et « À bas l’autocratie ! » dans un triptyque revendicatoire où l’impératif de la paix, la nécessité d’en finir avec l’ancien système politique au profit d’une démocratisation et la quête de la terre sont centraux. 

La Révolution de Février remporte l’abdication du tsar le 2 mars. De cette fin de régime, âgé d’environ 370 ans, résulte la formation d’un Gouvernement provisoire8 devant coexister avec le soviet de Petrograd dont les élections ont eu lieu quelques jours auparavant. Par voie de conséquence, durant une courte période, la Russie présente une configuration à double pouvoir en tension et génératrice de conflictualité. Au cours des Journées d’avril, Lénine est de retour à Petrograd et formule immédiatement les axes stratégiques qu’il souhaite appliquer en publiant ses Thèses d’avril qui reçoivent un accueil mitigé au sein même de la vieille garde bolchévique. L’adoption du mot d’ordre : « tout le pouvoir aux soviets ! », véritable retournement tactique inattendu9, provoque parmi ses partisans une forte circonspection, voire une désapprobation politique assumée. Tout au long des Journées de juin et de juillet, le cadre révolutionnaire s’intensifie, la cohabitation entre les divers groupes opposés se détériore et la répression commence à poindre. Consécutivement à la victoire pyrrhique de l’offensive Broussilov10, engagée par le Gouvernement provisoire, la crédibilité de ce dernier est sérieusement atteinte. De surcroît, l’attitude de confrontation de Lénine à l’égard d’un Gouvernement provisoire secoué dans ses minces fondements achève de le persuader d’instaurer des mesures répressives qui conduisent à des arrestations de dirigeants bolchéviks — Kamenev, Trotski ou encore Lounatcharski sont incarcérés — et contraignent Lénine à la clandestinité, puis à la fuite temporaire en Finlande.

Fin août survient l’« affaire Kornilov », du nom du général Lavr Kornilov — radicalement défavorable aux bolchéviks —, qui désigne l’étrange mutinerie11 du commandant des armées russes à l’encontre du Gouvernement provisoire. Pour faire face à la menace que représentent les unités de Kornilov en mouvement vers Petrograd, un contingent de plusieurs milliers de soldats dont la composition est dominée par le 3e corps de cavalerie comprenant la « Division sauvage » du général Alexandre Krymov12, la résistance s’organise autour de la poignée de forces restées loyales au Gouvernement Kerenski, les comités de soldats, les soviets, les milices ouvrières ainsi que la Garde rouge contrôlée par les bolchéviks fraîchement réhabilités. La marche sur la capitale se solde par un revers pour Kornilov, et ses troupes se disloquent sous l’effet du refus d’obéir ou du passage dans le camp de la résistance qui touche la majorité d’entre elles : en fin de compte, le putsch a été neutralisé sans faire de victimes. Il ressort de cette brève aventure séditieuse un regain substantiel de popularité en faveur des bolchéviks qui apparaissent nouvellement nimbés de l’aura des sauveurs de la révolution à la veille de leur prise de pouvoir. 

En octobre, ces conditions inédites offrent une opportunité d’ampleur exceptionnelle pour la subversion du Gouvernement Kerenski. La nuit du 24 au 25, au nom du Comité militaire révolutionnaire (CMR) de Petrograd, les ponts, les moyens de communication, les gares, le service des postes et la banque d’Etat passent sous le contrôle des bolchéviks. L’assaut décisif est lancé dans la foulée et la prise du Palais d’Hiver signe la conquête du pouvoir par la fraction bolchévique des communistes russes. Le 25 octobre, le IIe Congrès des Soviets se réunit en séance mis devant le fait accompli de l’insurrection orchestrée par Lénine et Trotski. Les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires (SR) dénoncent un coup d’Etat et se retirent, laissant amplement aux bolchéviks les mains libres dans la direction gouvernementale. Le Congrès promulgue sans attendre le Décret sur la paix13 — fin sans délai de la participation à la guerre, paix sans annexions ni indemnités et un retrait unilatéral de la Russie — et le Décret sur la terre — abolition de la propriété privée terrienne, redistribution et partage collectif de la terre aux paysans —, tous deux rédigés par Lénine. 

De 1918 à 1921 la Russie bolchévique est en proie à l’épreuve la plus déchirante et douloureuse pour une nation. Le drame de la Guerre civile, le communisme de guerre14, la coalition militaire de quatorze pays pour appuyer les armées blanches, sans oublier les lourdes concessions territoriales du très controversé traité de Brest-Litovsk et de la paix de Riga15 débouchent sur de graves crises alimentaires, la misère économique et sociale productrice de délinquance et de violence au sein de la population, en particulier chez les jeunes délaissés en état de marginalisation sociale.

…et nouvelle époque.

Les circonstances ne facilitent guère la pratique pédagogique que Makarenko va devoir déployer pour faire émerger l’homme d’une nouvelle époque. Et cela est d’autant plus manifeste que règne une atmosphère politique rigide, pétrie de brutalité et de fermeté idéologique. En 1919, Makarenko accède au poste de directeur d’une école élémentaire de Poltava. L’année suivante, il se voit confier la mission de diriger un projet de recherche appliquée sur l’éducation : la Colonie pour mineurs délinquants, rapidement rebaptisée en Colonie Gorki16

En ce qui concerne la vie politique, au terme de la Guerre civile, la faillite du communisme de guerre enjoint Lénine à mettre en œuvre une libéralisation économique dans le pays par la NEP tout en conservant un contrôle étatique strict. Cette décision advient au Xe Congrès du P.C.(b)R.17, au lendemain de l’écrasement de la révolte des marins de Kronstadt, où l’interdiction officielle du droit de tendance est réaffirmée et les oppositions internes au bolchévisme sont dissoutes18. Simultanément, les institutions amorcent de vastes campagnes contre l’illettrisme — affectant cruellement l’ensemble des habitants, avec des variations plus ou moins prononcées selon les territoires — au bilan significatif à brève et moyenne échéance, et une maturation du système scolaire. Les autorités désirent contribuer activement à la formation du citoyen soviétique patriote et acteur de la révolution. Vers la fin de 1927, Makarenko est chargé de prendre la responsabilité d’une autre colonie d’enfants connue sous le nom de Commune Dzerjinski19

Tandis que notre intérêt se porte, dans le présent article, sur ces deux réalisations pédagogiques que sont la Colonie Gorki et la Commune Dzerjinski, Makarenko refusera d’être perçu comme un éducateur pour bezprizorny (enfants des rues, orphelins ou abandonnés) : « beaucoup me considèrent, dit-il lors d’une conférence, comme un spécialiste du travail avec les enfants abandonnés. Ce n’est pas vrai. J’ai travaillé en tout 32 ans, dont 16 à l’école et 16 avec les enfants abandonnés20 ». Bien sûr, entre l’école classique et la colonie enfantine, des fluctuations dans les pratiques éducatives peuvent s’avérer utiles ou nécessaires, mais pour lui rien de l’ordre de l’aménagement systémique. Makarenko certifie ne pas croire dans le « besoin d’employer aucune méthode spéciale avec les enfants abandonnés21 ». En théorie, ses principes se prêtent donc à une mise en application concrète dans n’importe quel environnement scolaire. Il convient alors d’appréhender l’œuvre de Makarenko sous un prisme élargi, sans la limiter à la rééducation de la jeunesse délinquante.

À suivre…

  1. Sigle de la République socialiste soviétique d’Ukraine proclamée le 10 mars 1919. ↩︎
  2. De 1888 à 1914, surtout sous l’impulsion de Serge Witte, ministre des Finances et auteur du Manifeste d’octobre 1905, la Russie engage une large modernisation de son économie. Celle-ci vise essentiellement à développer ses infrastructures et à stabiliser sa monnaie par l’adoption de l’étalon-or en 1897. Dans l’intention de financer ces réformes, le gouvernement tsariste se tourne vers les marchés financiers internationaux, et plus spécifiquement vers la France, avec laquelle il a scellé une alliance militaire en 1891. À l’aube de la Première Guerre mondiale, environ 1,6 à 2 millions de Français détiennent des titres russes. Parmi les grandes banques françaises, le Crédit Lyonnais joue un rôle déterminant dans la distribution de ces emprunts, tirant d’importants bénéfices de ces opérations financières. Voir, entre autres : RENÉ, Girault, Emprunts russes et investissements français en Russie, 1887-1914, IGPDE, 1999 et BEZBAKH, Pierre. « Serge de Witte et les emprunts russes ». Le Monde, 14 mars 2011. ↩︎
  3. Cf. LÉZINE, Irène. A.S. Makarenko, pédagogue soviétique (1888-1939). Paris : Presses Universitaires de France, 1954. ↩︎
  4. Sur les révoltes du mouvement étudiant russien entre 1899 et 1901, nous invitons le lecteur à consulter : KASSOW, Samuel D. Students, Professors, and the State in Tsarist Russia. University of California Press, 1989. ↩︎
  5. Problèmes de l’éducation scolaire soviétique. Moscou : Éditions du Progrès, 1965, p. 5. ↩︎
  6. La médaille d’or, dans le cadre des études scolaires en Russie, est une distinction honorifique attribuée aux élèves ayant démontré des performances exceptionnelles tout au long de leur parcours académique. ↩︎
  7. HOUSSAYE, Jean (dir.). Quinze pédagogues : leur influence aujourd’hui. Paris : Armand Colin, 1994, pp. 167 et 168. ↩︎
  8. Présidé par Gueorgui Lvov du 23 mars au 7 juillet, subséquemment par Aleksandr Kerenski du 21 juillet au 8 novembre. ↩︎
  9. Depuis l’exposition doctrinale du bolchévisme dans sa brochure Que faire ? (1902), Lénine défend une conception avant-gardiste du pouvoir où le parti-état-major est la clef de voûte d’une « dictature du prolétariat » exercée par l’intermédiaire de ses élites et non par la classe elle-même. Lorsque surgissent les soviets en 1905, sa position est limpide : ce ne sont pas des organes d’auto-gouvernement du prolétariat, mais des organes de lutte révolutionnaire, utiles au combat et impropres à la direction du pouvoir. En 1917, la ligne officielle Staline-Kamenev exprimée dans le journal la Pravda — prudence envers les soviets et soutien critique au Gouvernement provisoire — procède de cette vision politique. Les Thèses d’avril renversent donc abruptement, pour un instant passager, les dogmes du « léninisme » au sens historique. ↩︎
  10. Malgré le succès des opérations, les estimations dénombrent près de 1 million de pertes – tués, blessés, disparus ou faits prisonniers – à l’issue de cette offensive. ↩︎
  11. Nous signalons au lecteur l’existence d’un débat historiographique à propos des intentions de Kornilov entre une tentative de putsch en vue de renverser le Gouvernement Kerenski, jugé trop vulnérable, et d’établir une dictature militaire ou bien, au contraire, une intervention dans le but de restaurer l’ordre dans la capitale, sur fond de malentendu, ayant pour simple objectif de lui prêter assistance. ↩︎
  12. White, J. D. (1968). The Kornilov Affair. A Study in Counter-Revolution. Soviet Studies, 20(2), 187–205. http://www.jstor.org/stable/150017. ↩︎
  13. Jetant les bases des négociations avec l’Allemagne, puis à la signature du traité de Brest-Litovsk en mars 1918. ↩︎
  14. Appellation de la politique économique visant à soutenir l’effort de guerre entre 1918 et 1921 sur la base des nationalisations des grandes entreprises, de la mise en place des réquisitions (prodrazvyorstka) sur les produits agricoles, de la suppression de l’échange monétaire et la militarisation du travail. ↩︎
  15. Traité de paix du 18 mars 1921 pour faire cesser la guerre russo-polonaise initiée en février 1919. ↩︎
  16. Référence explicite au nom de plume Maxime Gorki de l’écrivain russe, et ami personnel de Makarenko, Alekseï Maksimovitch Pechkov. ↩︎
  17. Dénomination du Parti Communiste (bolchevik) de Russie entre 1918 et 1925. ↩︎
  18. Dont l’Opposition ouvrière, une tendance syndicaliste du bolchévisme, incarnée par ses dirigeants A. Chliapnikov, S. Medvedev et A. Kollontaï. ↩︎
  19. Relativement à Félix Edmoundovitch Dzerjinski, fondateur de la Tchéka, police secrète qui deviendra la Guépéou/Oguépéou (GPU/OGPU). Elle est incorporée au NKVD, le Commissariat du peuple aux Affaires intérieures, en 1934. Dzerjinski sera à la tête d’une commission pour l’aide aux enfants. ↩︎
  20. MAKARENKO, Anton. Problèmes de l’éducation scolaire soviétique, op. cit.,  p. 30. ↩︎
  21. Ibid. ↩︎


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